L'emprise
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L’emprise désigne le pouvoir d’influence qu’une personne exerce sur une autre au point de limiter sa liberté de penser, de décider ou d’agir. Les situations d’emprise rapportées par les experts ont toute une même forme et une même dynamique. Je reconstitue ci-après cette structure.
Une victime en état de faiblesse
Il y a tout d’abord une rencontre. Celle du manipulateur et de sa future victime. Cette victime est une personne qui a rompu de nombreux liens et qui, de ce fait, se trouve dans le mal-être. Elle doute de ses capacités de nouer des liens durables. Elle se trouve dans une problématique de recherche d’une acceptation sociale. Les autres, autour d’elle lui apparaissent critique et rejetant. Son système d’interactions avec le monde est vide et elle cherche à se raccrocher à quelque chose ou quelqu’un car on sait que la consistance de ce système de liens est indispensable à la densité de l’identité (Boris Cyrulnick, 2024). C’est cette sorte de désarroi fébrile et caché que le manipulateur repère avec perspicacité chez sa victime.
Une offre de positionnement revalorisé
Le manipulateur se présente d’une manière rassurante : il est affable, attentif : « Il est chaleureux charmant, charismatique … Il imite facilement ce qui plait à sa future victime … Il peut apparaître paré des caractéristiques les plus appréciables en fonction, précisément ce que la proie aime et désire : c’est « l’effet caméléon » (Anne Clothide Ziégler, Qu’est-ce que l’emprise ? Comprendre les mécanismes, 2024). Cet effet caméléon serait le fait que le manipulateur déguise ses intentions pour se fondre dans l’espace mental de la victime et ainsi susciter sa confiance. Plus exactement, comme nous l’avons déjà vu aux chapitres précédents, l’attention portée à la victime la positionne d’une manière valorisée et la sympathie montrée crée le lien positif qu’elle recherche inconsciemment. Les divers processus amenant conjointement la confiance de la victime. C’est alors, dans l’illusion de cette assurance, que la victime se tourne vers ce bienfaiteur tant attendu. Le plus souvent aussi le manipulateur jouit d’une réputation favorable liée à son âge et à son statut social.
Une offre de lien positif
Le manipulateur va ensuite offrir du lien positif : il va offrir un soutien, multiplier les marques d’intérêt, proposer des aides précises, prodiguer des conseils, se montrer disponible et être attentionné ... Il va aussi discrètement critiquer les personnes connues « qui ont fait du mal » et dont il faut définitivement s’éloigner. La victime est ainsi positionnée d’une manière valorisée : on s’intéresse à elle. Les interactions de soutien construisent la personne du manipulateur comme le repère auquel la victime peut s’accrocher. Le manipulateur est chargé de la compréhension et de l’empathie recherchées. Il émet des affordances d’attirance. Il prend de plus en plus une place importante. Les échanges lui donnent le rôle de mentor dont la victime attend les recommandations. Elle ne peut plus se passer de ses avis pour avancer dans sa vie.
Une exigence d’exclusivité
Après cette phase de constitution de la relation de domination bienveillante fortement ancrée, le manipulateur passe à la troisième étape de la construction de son emprise. Il devient plus précis sur ses exigences : il demande de rompre définitivement avec certaines personnes, il exige l’abandon de certaines habitudes et en propose d’autres, il indique des décisions à prendre, des conduites à avoir … et, surtout, il devient plus cassant.
Des menaces de rupture
Lorsque les choses ne sont pas faites comme il l’a indiqué, il se montre mécontent et coléreux. Les effets de son déplaisir sont ravageurs chez la victime qui tient par-dessus tout à la relation construite avec son sauveteur modèle. Le déplaisir chez le mentor est le signe pour cette victime de la possibilité d’être abandonnée, ce qui est absolument à éviter. L’obéissance et la soumission se mettent donc en place. Elles sont la garantie de la pérennité du lien et, par-delà de la nouvelle identité retrouvée.
L’emprise est le résultat de la construction d’une relation de dépendance par un manipulateur. Ce dernier se positionne comme sauveur et conseiller auprès d’une personne en recherche d’une identité stable et d’un lien d’appartenance. Cette personne accepte alors la proposition salvatrice. Une fois la relation établie, le manipulateur joue sur la menace de la rompre et pilote alors la vie de sa victime (c’est la problématique du chantage).
La structure commune du chantage et de l’emprise
Eléments de la situation
| Le chantage | L’emprise |
Enjeu du manipulateur
| Obtenir des avantages personnels
| Obtenir la dépendance complète de la victime |
Enjeu latent de la victime
| Ne pas être socialement dévalorisée
| Être acceptée, recréer un lien affectif |
Positionnement : faiblesses et vulnérabilités de la victime | La victime a des faiblesses ou des addictions : aux dettes, aux jeux, à l’argent, au sexe … | La victime est vulnérable a perdu ses principaux repères : sociaux, affectifs, intellectuels …
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Présentation : la prise de contact du manipulateur
| Il est affable, compréhensif …, se présente comme un aidant
| Il est affable, compréhensif …, il a un positionnement social favorable
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La relation : la création du lien de dépendance
| Le manipulateur montre qu’il connait les défaillances, il propose un échange réciproque pour masquer ces défaillances
| Le manipulateur tisse des liens positifs qui valorisent et sécurisent la victime
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Don et contre don Exigence du manipulateur
| Le manipulateur exige la poursuite de la relation d’échange pour éviter ses révélations
| Le manipulateur devient exigeant pour que seul existe le lien créé avec la victime |
Menace de rupture ou de dévalorisation sociale
| Le manipulateur menace de révéler les faiblesses ou addictions. La notoriété sociale de la victime est ainsi menacée à partir de la norme sociale transgressée
| Le manipulateur exige que ses instructions soient suivies sinon il menace de rompre la relation vitale pour la victime
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La dynamique de ces manipulations utilise à fond les fondamentaux de l’influence : les enjeux, la présentation de soi, la relation, le positionnement et la norme sociale.



















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