Des "programmes cachés" qui nous influencent
- 15 janv.
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Le programme caché de l’école traditionnelle
Ce concept désigne des règles, des normes implicites, des attentes culturelles non formulées, des symboles qui orientent implicitement les comportements dans une situation agencée d’une certaine manière et qui, à la longue façonnent des conduites. Ce concept a été développé dans les années 1960-70, il est associé à Philip W. Jackson et à son ouvrage Life in Classrooms (1968). Ce concept de « programme caché » est né de la volonté de dévoiler les mécanismes invisibles par lesquels les institutions – notamment l’école – façonnent les comportements, les croyances et les rapports sociaux.
L’école traditionnelle annonçait une éducation du sens critique (pour faire des citoyens libres et indépendants …) alors qu’elle avait un « programme caché » de passivité liée à la disposition des tables et des élèves, de la place du maître sur son estrade, des allées dans lesquelles le maître circulait et des règles explicites de non-discussion. En effet, l’observation des conduites des écoliers montre qu’ils ont essentiellement des conduites de dépendance et de suivisme. La forme de la communication mise en place par la situation pédagogique et la gestion de l’échange par les maîtres poussent les élèves à la passivité.
Une telle configuration situationnelle intervient pour guider la forme et la nature des communications qui s’y déroulent :
- elle favorise la parole du maître. Celui-ci est constamment porté par sa situation dominante, par les normes de la situation et par les attentes corrélatives des élèves, à parler, expliquer, trancher, juger, interpeler ;
- elle favorise quasi exclusivement les échanges entre chaque individu et le maître au détriment des échanges entre les élèves ;
- elle favorise l'individualisme et la compétition individuelle entre les élèves au détriment des conduites de coopération ;
- elle favorise les conduites de dépendance-soumission ou, à l'inverse, les conduites de contre-dépendance-révolte au détriment d'autres formes de relations à l'autorité.
La situation scolaire induit donc des normes du genre :
1- on doit écouter en silence le maître,
2- on doit se tenir comme il faut et ne pas parler entre nous,
3- il faut répondre aux sollicitations du maître,
4- il faut montrer au maître qu’on est le meilleur,
5- il faut obéir au maître ...
Ces règles constituent le fameux « programme caché ». Les situations d’examen et de concours reprennent ces règles à travers la disposition spatiale des tables, les allées séparatrices et le contrôle des surveillants.
Pour lutter contre ce programme caché et ses influences jugées néfastes Ivan Illich propose des alternatives concrètes, comme des réseaux d’apprentissage libres, des bibliothèques ouvertes, des échanges de savoirs non hiérarchisés. Nous pouvons aller plus loin et reprendre ce que certaines écoles modernes ont mis en place :
- pour casser la dépendance au maître qui sait tout et que l’on doit écouter sans discuter : les élèves travaillent en groupe sur une question et cherchent eux-mêmes dans des livres ou sur internet, les réponses. Le maître, qui navigue entre les groupes est interrogé si besoin ;
- pour casser la compétition et l’individualisme : les élèves, en groupe, rendent un devoir collectif. Ils doivent collaborer entre eux. Les plus performants (en maths, en orthographe …) doivent aider les autres ;
- pour casser le dialogue exclusif entre le maître et chaque élève et la règle du silence : les groupes de travail, dont les membres sont renouvelés pour que ne s’installe pas une compétition entre groupes, discutent entre eux et peuvent aller interroger des experts ;
- pour casser le fait que les règles de discipline sont données uniquement par le maître, les élèves sont sollicités pour écrire un règlement collectif de bonne conduite. Ils peuvent reformuler lorsqu’ils jugent qu’il convient de l’aménager ;
- pour casser la notation rigide établie uniquement par le maître, la collectivité des élèves évalue les résultats fournis par les groupes de travail et les classe ...
Quelques programmes cachés dans l’entreprise
Le programme caché ou curriculum caché est devenu un outil critique pour dévoiler les logiques invisibles qui structurent les apprentissages, les carrières et les identités, que ce soit à l’école, dans les armées ou dans les entreprises. Ainsi Philippe Perrenoud montre que dans les entreprises, comme à l’école, il existe un programme caché de la compétence fondé sur des normes comme : il faut, savoir se taire, s’adapter, jouer le jeu, gérer les rapports de pouvoir ... En effet, dans toute organisation la formation interne et la culture d’entreprise transmettent de telles normes implicites (L'organisation du travail, clé de toute pédagogie différenciée, 2016). Voyons quelques programmes cachés dans les entreprises.
Le programme caché des réunions avec la hiérarchie
Considérons une réunion dans une entreprise qui réunit la hiérarchie et des employés. En général, les employés évitent de contredire fortement leurs supérieurs, même si le débat est officiellement encouragé. Ils se contentent de donner des idées. Plusieurs règles cachées s’entrecroisent dans cette situation :
1°) la volonté de préserver la hiérarchie ;
2°) la peur des représailles, mêmes minimes ;
3°) la valorisation de la loyauté silencieuse.
Pour casser ce programme caché on peut envisager d’instituer un « tour de table des critiques, ou des idées alternatives ».
Le programme caché du temps de présence au travail
Un collaborateur arrivant tôt et partant tard sera perçu par sa hiérarchie comme un collaborateur « engagé » pour l’entreprise. Son temps de présence est valorisé, sa productivité et la qualité de son travail passent au second plan. Le programme caché repose sur la règle : plus on est présent dans l’entreprise plus on travaille pour elle et plus on est un « bon » collaborateur. Pour limiter ce programme caché certaines en entreprises ne mesurent plus le temps de présence – d’autan que désormais les collaborateurs peuvent faire du télétravail – mais considèrent uniquement la réalisation d’objectifs précis.













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