Les conditions de l'influence de l'autorite
- amucchielli
- 12 août
- 6 min de lecture
Il est indéniable que l’autorité est un instrument de l’influence. Les diverses formes de l’autorité ont été depuis longtemps étudiées : on trouve l’autorité du patriarche (le sage), l’autorité du maître (l’expert), l’autorité du chef (le hiérarchique) et l’autorité du juge (la règle) (Alexandre Kojève, La notion d’autorité, 1942). L’influence de l’autorité est largement attribuée à la force mentale ou à la pression que représente cette figure de la relation. Cette puissance impose l’obéissance. C’est alors une sorte de charisme lié à des caractéristiques personnelles. Cette conception est dite « mentaliste » : les ressorts de l’influence de l’autorité sont fixés dans le psychisme des individus. Or, il n’en est rien : les ressorts de l’influence de l’autorité sont attachés aux éléments de la situation dans laquelle cette autorité se trouve. Je vais présenter un cas lié à l’autorité du « maître ».
Considérons les cuisines d’un très grand hôtel. Voici un nouveau cuisinier, recruté comme commis après sélection parmi une cinquantaine de candidats. Vous pensez qu’il va discuter les ordres du chef triplement étoilé. Pas du tout, il connait la valeur professionnelle de son supérieur : ce « chef » qui combine les atouts du « maître » et du « chef hiérarchique ». De plus, le commis est là pour apprendre et progresser. Il est attentif à tous les conseils et à toutes les informations pertinentes qu’il peut glaner venant du chef. Il cherche l’approbation de ce chef et redoute ses réprimandes, même mineures.
Le Chef cuisinier est donc ici un « maître », le nouveau cuisinier est d’emblée positionné comme un élève.
Son objectif est de monter en grade dans cette cuisine et d’être chargé de tâches de plus en plus importantes. Il souhaite de devenir chef à son tour car il sent que c’est là sa vocation. Il pourrait ainsi et aussi montrer sa réussite à d’autres personnes qui ont de l’importance pour lui.
Le nouveau cuisinier a donc un projet existentiel à long terme : devenir chef et ainsi montrer sa réussite. Il a aussi un enjeu à court terme qui est de ne pas de rester commis. Le chef est le sommet de la hiérarchie qui le stimule, car il veut monter en grade au plus vite et devenir demi-chef de rang puis chef de rang et enfin second.
Par ailleurs, il est dans une ambiance de compétition. Tout le monde autour de lui veut progresser et cherche les approbations du chef à travers la réussite des tâches allouées. Tout le monde est dans une « culture de l’apprentissage de la cuisine », laquelle possède ses règles, ses valeurs, ses savoir-faire … Il est dans une situation dans laquelle, accepter l’autorité sous toutes ses formes (ordres, conseils, tâches à refaire, démonstrations, réprimandes ...), même si elle est abrupte et pénible quelquefois, lui apporte de l’expérience et des savoir-faire qui servent son objectif existentiel.
Le nouveau cuisinier est dans un univers de normes : « il faut montrer sa valeur », « il faut apprendre », « il faut respecter le savoir du Chef », « il faut accepter les réprimandes », « il ne faut pas faire d’erreur » …
Au bout du compte, dans une dynamique positive, l’élève peut égaler ou dépasser le maître et l’on trouve alors des mentors fiers de la réussite de leurs apprentis et des élèves reconnaissants envers leurs formateurs (« j’ai été formé chez untel » …).
Quels sont les éléments pertinents du système dans lequel fonctionne cette « autorité » du chef cuisinier ? On peut pointer l’existence :
d’un positionnement comme « élève » du commis marqué par les éléments suivants :
- les compétences, expériences, savoir-faire du chef,
- les apports du chef à la formation du commis,
- la reconnaissance de la valeur des instructions données par le chef,
- l’attention du chef portée aux efforts et aux progrès du commis,
- la satisfaction du commis face aux apports formateurs du chef ;
des enjeux marqués par les éléments suivants :
- l’objectif final du commis, en phase avec les apports du chef et le
contexte d’apprentissage,
- les efforts du commis pour réussir aux yeux du chef et monter en
grade ;
des normes marquées par les éléments suivants :
- la compétition entre plusieurs commis face au chef,
- l’existence d’une culture commune du « bien réussi » entre le chef et les
cuisiniers,
- les possibilités du chef de récompenser ou de réprimander en fonction
de critères précis et connus,
- de respect des diverses communications faite par le chef de la part du
commis ;
de la qualité des relations : elle est marquée par le respect et l’émulation.
En conséquence de cette structure de situation, le chef est reconnu pour son savoir, son savoir-faire, ses expériences, son exemplarité, son apport efficace de compétences pour l’atteinte des objectifs du commis. Le chef est respecté pour cela et le respect est l’essentiel de la qualité des relations qui lie l’élève au maître. Le respect demande de considérer le détenteur de l’autorité comme ayant quelque chose de plus que soi dans le savoir, l’expérience, la compétence … D’où, ce qu’il dit ou demande a de la valeur et est suivi d’effet. L’autorité et son influence sont ainsi supportées par une situation qui met les récipiendaires de cette autorité dans la dépendance d’une dotation personnelle profitable : le subordonné retire quelque chose de son obéissance. L’autorité en action, c’est donc la résultante d’un système de positionnements acceptés, d’enjeux compatibles et de normes partagées.
Ces éléments (« les apports positifs pour les divers enjeux de l’élève » et « les qualités reconnues du maître : compétence, expérience, savoir-faire …, « pouvant être mises à disposition … », « dans le respect de normes communes »), sont donc des éléments clés qui manquent le plus souvent dans les situations où l’autorité est en difficulté. Ce sont ces absences qui déclenchent toutes les dynamiques du refus de l’autorité par les subordonnés ou les démissions de l’autorité.
Structure des situations d’influence de l’autorité normale sur les « assujettis »
Type d’autorité/Éléments situationnels | Le patriarche(le sage) | Le maître(l’expert) | Le chef(le hiérarchique) | Le juge(la règle) |
Positionne-ment | Le membre soumis, l’affilié | L’élève respectueux, l’adepte | Le soutien, le collaborateur, le suiveur | L’exécutant,l’émissaire |
Enjeux | Rester dans le clan : protection, aide, avenir prescrit | Se former, progresser | S’aguerrir, s’entraîner | Bien faire,bien agir,respecter les règles |
Normes | Respect des normes imposées du clan | Respect du savoir et du savoir-faire | L’obéissance, l’écoute, l’exécution parfaite | Se conformer, observer les règles prescrites |
Qualité des relations | Respect et soumission | Respect et convoitise de l’expertise | Respect etémulation | Respect et crainte |













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