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La France du ressentiment

Les Hommes du ressentiment


Le ressentiment est fait de rancune envers une entité vague comme : les autres, la société, l’enchainement des faits, la trajectoire professionnelle, les dirigeants … C’est une sorte de détestation que les êtres et les choses n’aient pas été comme on l’aurait souhaité ou ne soient pas comme on le veut. En quelque sorte, le ressentiment indique que l’on pense que quelque chose nous a empêché ou nous empêche d’être comme on pourrait être : on pense être contraint, bloqué, humilié, trahi, rejeté, frustré, défavorisé .... (Max Scheler, L’Homme du ressentiment, 1933). Le ressentiment va avec l’envie et la jalousie car il y a souvent des personnes qui cristallisent la contrariété. À la rancune et à l’hostilité se mêle une certaine animosité qui couve et qui cherche à s’épancher, à l’occasion, dans une agressivité directe. Au ressentiment se mêle aussi une envie de trouver une manière de se venger. La désignation d’un « bouc émissaire » est souvent un exutoire au ressentiment. Avec René Girard (Mensonge romantique et Vérité romanesque, 1961), on peut même considérer que tous les « anti-quelque chose » sont des hommes du ressentiment qui cherchent une revanche. Les origines du ressentiment sont extrêmement variées car de très nombreux éléments de la biographie personnelle peuvent intervenir.

En France, les « anti-Macron », sont une vaste catégorie de français du ressentiment qui se retrouvent largement dans les gilets jaunes, les anti-vax, les anti-réforme quelconque (restrictions liées au covid, limitation de la vitesse sur les routes, code du travail, retraite …) … Ils ont trouvé leur bouc émissaire dans une figure qui cristallise leurs frustrations. Ils peuvent enfin exprimer leurs insatisfactions retenues. Ils rejettent son positionnement autoritaire (ses certitudes, son arbitraire, son omnicompétence présumée …), son passé de banquier (la richesse facile et spoliative, l’homme issu du « système », le défenseur des riches …), sa réussite chanceuse (pas d’effort, des manœuvres, des intrigues…), sa jeunesse (son inexpérience, son ton péremptoire …) …

Le ressentiment est devenu une des choses les mieux partagées par nos contemporains. Pour la philosophe Cynthia Fleury (Ci gît l’amer - guérir du ressentiment, 2020), le ressentiment est un poison qui ronge tous nos contemporains car il est une maladie typique de la démocratie : personne ne supporte plus les inégalités alors que celles-ci ne cessent de s’accroitre. Tout le monde devient défiant, envieux et veut l’égalité. Le populisme, dans son rejet violent du « système », est donc, pour elle, l’expression sociale et politique de ce ressentiment.

Explications sociologiques


Pourquoi les français sont-ils, pour beaucoup, des « Hommes du ressentiment » ? Après une démonstration de 145 pages et après avoir passé en revue des statistiques sur la pauvreté, la santé, les prestations sociales et la retraite, la sécurité, le niveau de vie dans les territoires divers, l’éducation et la mobilité sociale…, le sociologue Hervé Le Bras (Se sentir mal dans une France qui va bien. La société paradoxale, 2019), conclut que : « La France est l’un des pays les moins pauvres et l’un des plus égalitaires. Elle possède un des systèmes de santé les plus efficaces et l’un des systèmes de retraite les plus généreux. Ses territoires ruraux sont plus sûrs, plus égalitaires, subissent moins de chômage et de sous éducation que le cœur des grandes villes … », et pourtant …, le ressentiment contre la société et ses représentants est là. Hervé Le Bras en donne une explication.

Les années 1970 à 1995 ont été des années de croissance. Puis sont venues des années de stagnation et de décroissance. « La pauvreté s’est légèrement accrue, le revenu n’a plus augmenté, l’espérance de vie tend à plafonner, la criminalité ne diminue plus…, il n’y a plus de ressources pour l’ascension sociale… ». Tout ce qui était promis s’éloigne : « on est immobilisé sans espoir d’atteindre cette aisance que l’on croyait possible » (Le Bras). Les demandes récurrentes de revalorisation du SMIG, des rémunérations, des retraites, des allocations…, traduisent ce désenchantement. En conséquence, « les révoltés d’aujourd’hui demandent les moyens de consommer ».

À côté de ces aspects sociaux-économiques, il y a également les effets des évolutions culturelles marquantes. De nouvelles injonctions sont liées à l’apparition de nouvelles idéologies : wokisme, transsexualisme, néo-féminisme, décolonialisme, antiracisme, humanitarisme, quiet quitting, écologismes divers ... Remarquons que toutes ces doctrines subvertissent les règles et les normes habituelles par leurs critiques radicales. Il s’agit de rejeter nos habitudes de considérer les choses, de ne plus juger avec les règles habituelles, de transformer nos rapports à tous les éléments de notre environnement : au passé, à la nature, à la connaissance scientifique, au travail … De plus, ces principes substitutifs culpabilisent le citoyen tout venant comme le rappelle Pascal Bruckner (Un coupable presque parfait, 2022). Ces nouvelles façons de penser requises ont exacerbé le malaise chez la plupart de nos contemporains. Certains veulent désormais échapper aux limitations et exprimer leur personnalité à travers les voies qui leur sont tout de même offertes dans une société tout de même assez ouverte. Il s’agit de « se retrouver » et de revenir « à sa vraie personnalité enfouie », personnalité qui serait bloquée ou déformée par notre société oppressive.


Retrouver le sens de la vie


En réponse à toutes ces transformations de la société, de nombreuses personnes de tous les horizons sociaux et professionnels décident de « changer de vie ». Il s’agit pour eux de quitter des contraintes, des routines, des relations, des obligations… pour « lâcher prise » et se « retrouver » pour « réaliser leurs rêves » (en 2018, une étude d’OpinionWay montrait que les trois quarts des actifs en France voulaient changer de vie). La lassitude, les désillusions et les diverses idéologies avec leurs nouvelles normes d’action, les poussent à rechercher un nouvel environnement et de nouveaux objectifs qui redonneront du « sens à leur vie » (cf. sur Youtube les centaines de vidéos centrées sur : « Comment changer de vie »).

Remarquons que le sens de la vie, de notre vie, se trouve dans toutes les activités que l'on fait pour atteindre tout ce qui peut avoir de la valeur à nos yeux : ce peut être un rôle ou un positionnement dans notre communauté de référence (famille, groupe, métier, clan ...) ou un but défini par les injonctions issues de notre biographie et de nos expériences éducatives (être ceci ou cela, faire ou réaliser ceci ou cela ...). Tant qu'il y a cette tension orientée vers quelque chose à réaliser ou à atteindre, notre vie a du sens. Les efforts faits pour atteindre ce à quoi on aspire ou ce à quoi les aléas de la vie ont donné de la valeur, sont alors chargés de sens positif. Pour de nombreuses personnes, le sens de la vie est donné par ces efforts et cette constante avancée qui va avec (ce que des philosophes comme Bergson ont appelé « l’élan vital »).

En conséquence de la recherche d’une « nouvelle vie », voilà donc l’apparition de cohortes de néo-quelque chose : néo-ruraux, néo-éleveurs, néo-artisans, néo-religieux … Il faut les voir, tous ces « revivalistes », dans leur nouvelle vie. Celui qui a quitté la publicité pour faire du fromage, celle qui a quitté l’informatique pour faire des légumes bio, le couple avec deux enfants en bas âge qui a quitté la logistique pour faire de l’élevage de chèvres, le cadre d’une société de transport qui a quitté son poste pour faire de la restauration des pierres des monuments anciens … Dans les documentaires euphorisants qui nous les présentent, ils n’ont qu’un seul discours : le bonheur d’avoir trouvé un travail « qui donne maintenant du sens à leur vie ». Ils ne veulent pas voir les nouvelles contraintes et les embuches qui s’imposent à eux. Ce déni est parfaitement normal. Maintenant, ils ont un but vital qui efface tout : réussir leur entreprise. Ils ne peuvent pas revenir en arrière. Ils fournissent désormais des efforts démesurés pour atteindre ce à quoi ils aspirent, ce à quoi ils ont donné une très grande valeur existentielle. Le sens de leur vie est alors donné par ces efforts et leur nécessaire et constante avancée qui va avec. Ils ont donc retrouvé « l’élan vital ».

Conclusion


Protestataires de toutes sortes et néo-travailleurs en tout genre apparaissent comme deux formes de réponses différentes face au ressentiment collectif des Français. Il s’agit d’abord d’une réponse de défense agressive et ensuite d’une réponse de fuite.

En ce qui concerne la réaction de fuite, il nous manque d’autres formes d’évitements comme, par exemple : le départ à l’étranger (augmentation de 81% lors des 10 dernières années) ; la plongée dans des addictions : drogue (la France, championne de la consommation de cannabis) ; navigation sur les réseaux sociaux (l’ivrognerie numérique selon Étienne Klein) ; le suicide ; l’adhésion à des sectes ; les passions (jeux, sport, collection …) ... Il nous manque également des analyses qui montreraient l’existence de réponses de blocage-enkystement comme les réactions dépressives (la France, championne de la consommation d'antidépresseurs), les maladies mentales … On pourrait aussi considérer que la grande mode du « développement personnel », en tant que retour sur soi vers une « réénergisation », est un évitement ou une mise à l’abri protectrice. En ce qui concerne le développement personnel, les sociologues Edgar Cabanas et Eva Illouz, auteurs de « Happycratie : Comment l'industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies » (2018), estiment que cette « science du bonheur » mène souvent à des comportements anti-sociaux et au narcissisme. En prenant en compte toutes ces réactions défensives, le ressentiment serait un des moteurs profonds de la vie sociale des français.

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