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Du monde des choses au monde des non-choses


Les choses de notre univers quotidien de vie


Notre environnement psychologique quotidien est essentiellement constitué des êtres vivants : hommes et femmes proches ou lointains, animaux domestiques ou sauvages… Il est aussi fait des activités de ces êtres vivants : déclarations, grèves, attentats, guerres, ravages, chants…, il est aussi rempli des attitudes, intentions et volontés de ces êtres. En bref, notre monde psychologique ne tient pas trop compte des choses matérielles qui nous entourent : arbres, végétaux, rochers, ustensiles, outils, meubles, matériaux divers… Contrairement aux autres éléments de notre entourage, ces choses sont réputées ne pas avoir d’influence sur nous. Elles sont inertes et sont à notre disposition.


Il revient cependant aux poètes et aux romanciers de faire revivre un fond d’animisme qui nous habite et de prêter aux objets des intentions et des activités orientées. Les objets inanimés peuvent sans doute avoir une âme selon Alphonse de Lamartine (1850). Dans un roman du philosophe Théodor Vischer (1878), le héros est constamment menacé par les ruses des objets qui s’en prennent à lui. Dans les premiers films de Charlie Chaplin (1915) et dans les bandes dessinées de Mickey Mousse (1928) les objets ont une vie propre et se mettent en travers des activités des héros. Dans « La nausée » de Jean Paul Sartre (1938), les objets le touchent sans arrêt comme « des bêtes vivantes » et lui rendent la vie insupportable…


Objets inertes ou objets intentionnés, quelle est donc leur véritable nature et leur impact sur nous ? L’article examine d’abord l’importance cachée des choses qui structurent notre rapport au monde. Il analyse ensuite comment ce rapport au monde est perturbé par l’intrusion de ce que l’on appelle les « non-choses ».


Les choses qui structurent notre rapport au monde


L’existence d’objets bénéfiques : les talismans


La mode actuelle de la sylvothérapie a remis au goût du jour l’idée du bienfait du contact avec les arbres. Ainsi le tilleul, dont certaines de ses feuilles sont en forme de cœur, symbolise l’amour et la fertilité, doit être enlacé par les amoureux qui veulent voir leur amour durer. On doit faire de même si l’on cherche à prendre une bonne décision… D’une manière générale enlacer un arbre fait ressentir « la Mère Nature » qui est présente en chacun de nous et ressource nos forces.


Depuis longtemps les Hommes ont donné des vertus aux pierres. C’est ainsi que les marins avaient pour talisman une aigue-marine qui les préservait des tempêtes ; les chevaliers se protégeaient des mauvais esprits avec une bague en améthyste ; les amoureux s’offraient de émeraudes pour préserver leur harmonie… La lithothérapie (soin par les pierres) est toujours d’actualité : les timides mettront dans leur poche une pierre de cérusite, pierre « d’ancrage » qui renforce tous les chakras et les aidera à s’affirmer ; les addicts au tabac ou à l’alcool, choisiront une améthyste pour les aider à combattre leur passion néfaste ; les dirigeants stressés mettront une pierre d’agate ou de jade sur leur bureau, ainsi ils développeront leur clairvoyance et leur calme…


Ainsi, les hommes prêtent des pouvoirs aux choses et imaginent que ces pouvoirs viennent directement de ces objets. C’est ainsi, par auto-persuasion que ces éléments inertes leur prodiguent ce qu’ils attendent d’eux.


L’existence d’objets rassurants : les doudous


Dans les années 1950 les psychologues théorisent ce qu'ils appellent « l'objet transitionnel » : un objet matériel, choisi par le nourrisson et rempli par lui d’une signification rassurante car il fait le pont entre sa relation primitive à sa mère et le monde extérieur. Il permet à l’enfant d’aller du connu vers l’inconnu en portant avec lui des expériences sécurisantes. Cet objet le soutient et lui envoie des influences de réconfort et d’encouragement. Pour les adultes, les commerçants actuels ont, par exemple, inventé le doudou :« œuf de réconfort », défini comme un « objet sensoriel, un accessoire anti-stress, un jouet de relaxation et un nid de douceur ».


Certains psychologues pensent que le téléphone portable est de nos jours, pour les adultes, un équivalent du doudou sécurisant du jeune enfant : il est emmené partout, on est inquiet de son absence, on le manipule tout le temps, il relie aux personnes qui comptent, il a emmagasiné des photos et des tranches de vie personnelles mémorables... Il est porteur de véritables addictions car il permet de se retrancher du monde menaçant à tout moment. C'est l'objet technologique qui rassure l'Homme contemporain sur son identité, cet Homme perturbé par la complexité d’un monde difficilement saisissable pour lui.


La recherche des influences de réconfort et d’encouragement dans des objets est une constante des efforts des Hommes. Ils prêtent donc des vertus spéciales à certains objets qui, en retour, leur fournissent ce qu’ils attendent.


L’existence d’objets maléfiques : les objets phobiques


On sait très bien que certaines expériences vécues traumatisantes, liées à certains objets, chargent ces objets de significations négatives, sources de conduites pathologiques lorsque l'on se retrouve en présence de l'objet en question. C'est le cas de tous les objets dits « phobiques » : phobie des armes à feu (il a vu son frère se faire tuer d'un coup de pistolet) ; phobie des ventilateurs (il a eu l'index coupé par les pales d'un ventilateur) ; peur des fruits (carpophobie) (le sujet a été terrifié par des histoires de fruits empoisonnés)... Heureusement la vie permet aussi de s'attacher à des objets qui prennent des valeurs sentimentales ou autres et qui seront chargés de significations positives chaque fois qu'ils seront aperçus dans le cadre de vie : amour et attirance pour les fruits (carpophilie), amour des gros livres (pachysbiblosphilie), amour des vases grecs (angeiongraïkosphilie)...

Les expériences vécues en rapport avec certains objets chargent ces objets d’influences négatives ou positives qu’ils nous transmettent ensuite.


L’existence d’objets mythiques : les objets culte


Les sociologues des années 50 ont montré que l'automobile était l'objet culte du 20ème siècle qui symbolisait toutes les aspirations des populations d'alors (Roland Barthes, Mythologies, 1957, Seuil). L'auto représentait la liberté, la fuite des contraintes des villes, la réussite matérielle, la distinction sociale, un potentiel de consommation... L'automobile allait jusqu'à fournir implicitement une image valorisée de l'ego de son propriétaire. Les temps ont changé. Les machines qui interpellent, attirent fortement et font rêver sont de moins en moins des machines mécaniques. Ce sont désormais des outils électroniques et informatiques.


D’ailleurs, toutes les époques ont eu leur objet culte, objets qui accaparaient de fortes significations issues des valeurs et des espérances de la société du moment. Neil McGrégor, ancien conservateur du British Museum, dans son ouvrage « Une histoire du monde en 100 objets » décrit un galion mécanique que les bourgeois allemands du XVI ème siècle mettaient sur leur table à manger lors de leurs diners de réception. Cet objet, fruit d'un artisanat d'orfèvrerie horlogère minutieux, fascinait et représentait l’apport des énormes richesses du nouveau monde fraichement découvert. Cet objet représentait donc la puissance de la technologie de l’époque.


Toutes ces remarques sur les significations individuelles ou culturelles dont de nombreux objets de notre environnement sont investis nous montrent que nous vivons dans un environnement où les objets matériels ont une place entière à travers les influences plus ou moins fictionnelles qu’ils exercent sur nous.


L’existence d’objets d’exécution : les outils


Les outils sont des choses particulières qui n’interviennent pas essentiellement dans notre vie quotidienne. L’outil est un objet fait pour renforcer l’efficacité de nos actions sur la matière. Il a toujours été compris comme le prolongement spécialisé de la main (le marteau pour taper, la scie pour couper…). L’outil qui sert à « faire », fait sentir la consistance du monde, fonde le travail humain, engendre la fabrication d’autres choses et ainsi établit le sentiment d’existence de l’Homme. Ce sentiment fondamental qui s’appuie aussi sur les divers autres objets qui sont principalement à portée de main et de manipulation. Les outils ont toujours été considérés comme les moins neutres des objets : dans leurs entités même ils proposent des interventions définies sur les matériaux. Comme nous le verrons, la disparition progressive des outils traditionnels et leur remplacement par des outils numériques perturbent notre rapport au monde.


Les interventions des objets


Les objets ne sont pas inertes : ils délivrent des injonctions


Il a fallu attendre la fin du 20ème siècle pour qu'une théorie psycho-sociologique prennent en compte l'intervention sur nos conduites d’objets chargés d’influence. La théorie des affordances (affordance : de to afford : offrir), nous vient en particulier de James J. Gibson (The Theory of Affordances, 1977). Ce chercheur montre qu'une situation pour une personne est constituée, entre autres choses, d'un ensemble d'éléments matériels qui poussent à agir de telle ou telle manière. Ces objets sont d'abord repérés et sélectionnés en fonction d’une orientation d'esprit liée à l'action qui est en train d'être réalisée pour résoudre un problème. De ce fait, tous les éléments de la situation extérieure ne viennent pas à la conscience de la personne lors de son cours d'action. Seuls sont actifs ceux qui sont en rapport avec l’action envisagée. Par ailleurs, ces objets, dits « cognitifs », contiennent du « savoir incorporé » (comme une boite aux lettres qui dit au passant : « si vous avez une lettre, vous pouvez la mettre en moi. Je suis la tête de pont du réseau d'acheminement et de distribution de votre missive »). Ce savoir peut être d'origine individuelle selon les expériences personnelles faites au sujet des objets. Mais ce savoir est le plus souvent culturel (comme dans le cas de la boite aux lettres) et acquis à travers des expériences et des connaissances sociales partagées dans une même culture. Pour agir dans sa situation, la personne en question s'appuie donc sur les influences venant de ces objets et les intègre dans ses réactions.


Avec cette idée des affordances liées à des objets ayant du savoir culturel incorporé, une situation de vie est alors constituée d’un ensemble d’éléments de différentes natures (dont des objets) sélectionnés en fonction d’une intention d’action. L’ensemble de ces éléments détermine un champ de forces qui intervient sur l’action volontaire en cours. L’Homme n’est plus piloté par sa seule volonté et ses seules motivations internes, il est aussi guidé par les influences venant des objets significatifs pour lui de son environnement.


L’irruption des « non-choses » dans notre vie


Dans son ouvrage « La fin des choses » (2021) le philosophe allemand Byung-Chul Han analyse les bouleversements que subit notre vie quotidienne avec l’apparition d’un nouveau type d’éléments : les « non-choses ».


Les non-choses


Pour lui, la numérisation a mis fin « au paradigme des choses ». Les non-choses ce sont, par exemple tous les nouveaux objets connectés : la voiture sans conducteur, le frigidaire autonome, l’enceinte connectée, le smartphone, l’imprimante 3D, les robots pâtissiers-cuiseurs, les chaudières et radiateurs régulés, l’éclairage contrôlé des lampes, les lunettes, les montres et les vêtements connectées… Ces non-choses ont des capteurs dédiés à certains indices de leur environnement, ils intègrent des programmes informatiques et de l’intelligence artificielle, elles peuvent être reliées à des réseaux télématiques et à des calculateurs… Ces non-choses manipulent des informations et décident de comment elles doivent se comporter pour nous sans nous demander notre avis.


Les effets des non-choses


Avec les anciens objets du monde, nous dit, Byung-Chul Han, l’Homme pouvait « faire », notamment avec les outils. Désormais il n’a plus à « faire » (« l’ordre numérique défactualise l'existence humaine »). Les non-choses font pour lui. Cette « défactualisation » a des effets. Elle nous pousse hors du réel vrai (« car la vérité c’est la facticité ») et, donc nous livre sans repères dans le monde de l’information, lequel véhicule quantité de fake news (« car les informations ont tendance à fuir les faits »). De plus, dans cet environnement empli de non-choses, nous devenons des êtres dirigés par des décideurs invisibles (les softwares cachés) car nous sommes obligés de nous adapter à leurs exigences ou alors nous sommes obligés d’intervenir en respectant les codes de leurs programmes. Par ailleurs, le nouveau monde que génèrent autour de nous ces non-choses échappe à notre compréhension puisqu’il suit des décisions algorithmiques dont on ne peut pas comprendre les tenants et les aboutissants.


Le nouveau monde vécu des choses et des non-choses


Les choses (les objets et les outils de notre quotidien d’autrefois) nous influençaient avec leurs affordances, les non-choses qui s’accumulent autour de nous déstabilisent notre vie : elles nous ont fait perdre notre appui existentiel sur les choses et les faits. Nous n’avons plus le monde en main, les outils numériques accélérant le phénomène. Nous pensons l’avoir au bout des doigts mais nous sommes dans un autre monde, un monde du jeu digital avec les informations qui passent et qui s’effacent dans un flux incessant brouillant les repères.


L’identité de l’Homme dans le monde mixte des choses et des non-choses


Tout ceci retentit sur notre identité : elle est moins stabilisée, elle est moins « en prise », elle est donc moins assurée et plus inquiète. L’irruption des non-choses dans notre vie quotidienne participe du mal- être identitaire partout ressenti par nos contemporains. Et ceci explique le « besoin » du « lâcher prise » et du « retour aux sources », c’est-à-dire à un cadre « naturel » : la campagne, le village, les métiers de l’artisanat, la culture d’un potager, l’élevage d’animaux… (57% des urbains souhaitent quitter la ville pour vivre plus proche de la nature, selon un sondage IFOP, 2019).


C’est ainsi que l’Homme qui émerge, nous dit Daniel Cohen, est « à la fois solitaire et nostalgique, libéral et antisystème. Il est pris dans le piège d’une société réduite à l’agrégation d’individus voulant échapper à leur isolement en constituant des communautés fictives » (Homo Numéricus. La « civilisation » qui vient, 2022). C’est un être plein de contradictions. Il s’appuie sur des choses et des non-choses (des informations fuyantes). Il croit tout contrôler, mais il est devenu irrationnel et impulsif (un explorateur digital). Il est poussé à des comportements addictifs par tous les algorithmes qui surveillent les moindres détails de son existence.


En conclusion : « Les hommes vivent désormais au-dessus de leurs moyens psychiques », reprend Daniel Cohen en citant le psychanalyste Pierre Legendre.

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