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Nous sommes tous des touristes


Au début du XIXème siècle le tourisme était réservé à une élite fortunée des grandes villes occidentales. Auparavant, la mode était aux « villégiatures » : les riches allaient dans les stations balnéaires ou dans les stations thermales « prendre les eaux ». Désormais la pratique hyperdéveloppée collective et courante, c’est le voyage. Avec cette consommation de masse du voyage, nous pouvons examiner comment s’est développé la norme sociale, portée par cette « mode » : « il faut faire comme tout le monde : voyager ». Le voyage est devenu une consommation de masse qui permet à la fois de se distinguer et d’être normal (Jean Baudrillard, La société de consommation, 1970).


Le monde du touriste


Cet univers de vie est composé des dix éléments suivants.


1 et 2- La hausse du niveau de vie et le développement du temps libre.


Depuis 1950, la hausse du niveau de vie en France, mais aussi dans les pays européens, a été constante. Les trente glorieuses (1970-2000) (Jean Fourastié, La Grande Métamorphose du XXe siècle. 1961). En France, ceci a permis à près de 35% de la population (25 millions de personnes) de vivre aisément et de pouvoir économiser. La règle étant de « profiter » immédiatement de son temps libre et de son argent, et non comme autrefois -pour les grands parents- de mettre de côté, des cohortes d’individus cherchent comment dépenser dans des plaisirs immédiats (Olivier Babeau, Ne laissez pas les loisirs gâcher votre vie, 2023).


3 et 4- L’hypertrophie des moyens de transport et la baisse des couts des déplacements.


Il est loin le premier Orient Express qui en 1883 faisait uniquement Paris-Vienne. Désormais vous pouvez prendre l’avion pour le bout du monde aller-retour pour un demi-mois de salaire (sans compter que l’hébergement peut être compris). Pour le premier Paris-Constantinople, en 1919, il fallait la moitié du salaire annuel d’un ouvrier qualifié. Tous les autres moyens de transports se sont développés à l’extrême : voiture, autobus, camping-car, train, bateau de croisière, péniche, moto, vélo… avec leurs infrastructures. Sans compter que vous pouvez louer certains de ces moyens de transport : jusqu’à la roulotte tirée par un cheval ou un zébu, pour être plus à la mode écolo (Saskia Cousin et Bertrand Réau, Sociologie du tourisme, 2016).


5 et 6 La multiplication des guides de voyage et des offres de voyages organisés.


Guides et offres de voyage construisent, pour les citadins du monde entier, des ailleurs enchantés remplis de sites, de monuments, de paysages, d’événements… « qu’il faut voir avant de mourir » comme le dit le slogan. Le premier guide de voyage apparait en 1836 en Angleterre. La première agence de voyage voit le jour en 1841 et Thomas Cook crée le premier « voyage organisé ». En 1900, André Michelin crée un guide pour les cyclistes et les automobilistes tirés à 35 000 exemplaires. En 1926 son guide indique « les étoiles de bonnes tables ». En 1919, Hachette crée sa collection des « guides bleus ». Ils indiquent les meilleurs circuits routiers, les adresses de garage et les services d’autocars… En France, en 1950, Gérard Blitz et Gilbert Trigano créent le Club Méditerranée avec, évidemment son catalogue vantant la vie festive, conviviale et libérée dans ses « villages vacances ». Il y a désormais plus de 7000 agences de voyage en France et plusieurs milliers de guides de voyage : par villes, par pratiques de sports, par moyens de déplacement, par pratiques à découvrir, par types de musées, par genres de circuits... Les guides sont « futés », gastronomiques, pour des routards, des pêcheurs, pour des francophones ou des amateurs de papillons exotiques… Les métiers de découvreurs de voyage, de guides ou d’accompagnateur touristique se sont développé et des formations diplômantes sont en place.


5 et 8- Le désœuvrement et la recherche de « récréation » compensatrice.


Ce sont aussi deux éléments forts de la situation du touriste. L’élément « désœuvrement » de la situation du touriste de base est signalé par Pierre Larousse qui, dans sa définition du touriste, dans le Dictionnaire Universel du XIXème siècle, dit qu’il est une « personne qui voyage par curiosité et par désœuvrement ». Les touristes sont des personnes qui pensent avoir fait suffisamment d’efforts pour, pendant un certain temps, ne rien faire et satisfaire uniquement leur découverte du monde, toujours surprenant par rapport à leurs habitudes. Par ailleurs, dans le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (2003), Rémy Knafou et Mathis Stock avec des spécialistes du tourisme, définissent le tourisme comme un « système d'acteurs, de pratiques et d'espaces qui participent à la récréation des individus par le déplacement et l'habiter temporaire hors des lieux du quotidien ». L’ensemble : acteurs spécialisés, espaces dédiés, pratiques spécifiques, propose donc de la « récréation » à ce personnage qu’est le touriste moderne.


9 et 10- Les attirances proposées par les documentaires de voyage télévisés et les expositions de reportages des « amis » des réseaux sociaux.


Les multiples émissions télévisées de voyage fonctionnent comme des exhortations : « Invitation au voyage », « Des racines et des ailes », « Au bout, c’est la mer », « Échappées belles », « Des trains pas comme les autres », « Voyage en terre inconnue », « Croisières et découverte », « Tourisme de l’extrême », « Ushuaia nature », « Génération tour du monde », « Voyage en pleine conscience » », « J’irai dormir chez vous », « Les plus grands musées du monde », « Chasseur d’aventure » … Sans compter les milliers de vidéos YouTube sur des voyages. À tout cela il faut ajouter les photos et vidéos de vos connaissances sur les réseaux sociaux : Marcel fait la transcanadienne (photos à l’appui), Géraldine est dans la baie d’Halong (photos à l’appui), Thomas est à Mulhouse (photos à l’appui), Amandine découvre un edelweiss en Suisse (photos à l’appui) … Sans compter les milliers de publicités des hôtels du monde entier arrivant directement sur nos smartphones (Les 50 voyages à faire dans sa vie, Le routard, 2022) …


Le touriste est donc une personne temporairement désœuvrée par volonté, qui cherche à se distraire dans des situations nouvelles pour lui et éloignées de son travail habituel. Il a, face à lui, une formidable série de propositions attirantes de déplacements liés à des moyens de transports pléthoriques et bon marché pour sa bourse. La télévision et ses « amis » des réseaux sociaux lui vantent sans arrêt le bonheur de découvrir les beautés de l’univers. Comme tout le monde a cédé aux pressions de cette situation partagée, la norme sociale : « il faut voyager » s’est mise en place à travers la pratique collective des voyages. Elle renforce les forces présentes et le touriste croit de bonne foi qu’il exerce sa liberté de se distraire dans un loisir exceptionnel et ultramoderne.


Uniquement pour l’Europe -qui compte environ 742 millions d’habitants- 35% de cette population, cela fait plus de 250 millions de touristes potentiels. Il ne faut donc pas s’étonner de voir des files de gens gravir ensemble les pentes du Mont Blanc et de l’Everest, des cohortes de personnes se presser au Mont Saint Michel ou à Times Square pour voir les enseignes lumineuses, des multitudes marcher sac au dos dans les mêmes pas sur les chemins de randonnée ou qui font l’iconique route 66 aux U.S.A. en Harley-Davidson, des queues à n’en plus finir devant l’entrée du moindre musée et monument célèbre (qui annoncent fièrement leurs chiffres de fréquentation pour exhiber leur importance culturelle) …


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