Ne manquez pas un article.
Souscrivez ici.

La fabrique du complotiste

Définition


Le complotiste (ou conspirationniste) est une nouvelle figure de notre temps. Le complotisme est une maladie de l'identité (comme le radicalisme) : elle consiste à attribuer des faits à des groupes cachés de personnes qui manipulent les événements à des fins malveillantes de domination, d'extermination ou encore d'exploitation des Hommes. L'identité originelle du complotiste a d'abord été malmenée pour se structurer à un certain moment de sa vie autour de certitudes fausses et irrationnelles. Ces certitudes lui permettent de trouver un positionnement socialement admirable à ses yeux de dénonciateur d'entités perverses et aussi de défenseur d'une noble cause. C'est dans cette position que le conspirationniste trouve une identité communautaire valorisée qui donne un sens nouveau et fort à sa vie, par ailleurs, objectivement peu intéressante et peu signifiante. Le complotisme apparait donc comme une réaction défensive de valorisation identitaire. Les nombreuses communautés conspirationnistes qui se développent actuellement sont en fait des indicateurs des dérèglements identitaires des individus de notre société. Comme les complotistes sont de plus en plus nombreux, notre société devient une société du dérèglement identitaire.



Les étapes


L'étude des informations biographiques apportées par les enquêteurs, les journalistes, les psychologues..., qui ont relaté les parcours de vie de complotistes permet de dégager les grandes étapes socio-psychologiques de la fabrique du complotiste. Ces étapes sont :

1- une enfance affectivement chaotique,

2- un manque de modèles identificatoires à fortes valeurs et stables,

3- un positionnement social subjectivement dévalorisé,

4- une recherche de différenciation sociale,

5- une découverte de modèles identificatoires antagonistes et attractifs,

6- une cristallisation des croyances agissant comme filtre préférentiel,

7- un activisme porté par un engagement communautaire valorisant.


L'enfance affectivement chaotique et manquant de modèles identificatoires stables


À l'âge ou la formation de l'identité a besoin de sécurité affective, le futur complotiste ne rencontre que de l'incertitude affective. Cette incertitude affective s'exprime sous différentes formes : il n'est pas sûr de l'affection inconditionnelle des personnes qui l'entourent ; il rencontre souvent le rejet affectif, le chantage affectif, une certaine maltraitance affective ; les personnes porteuses d'affection changent autour de lui ou sont détruites par des événements familiaux traumatiques... Le futur conspirationniste ne rencontre pas vraiment de figures identificatoires attirantes, affectueuses et stables : pères, mères, grands frères ou grandes sœurs, tantes..., maître d'école, éducateurs... Son entourage est composé de personnes elles-mêmes fragiles, instables, aigries, ayant des problèmes psychologiques, n'étant pas dirigées par des valeurs établies participant des valeurs fortes de la société ambiante. Beaucoup de familles de complotistes sont des familles recomposées, ou à problèmes de tout genre. Ce qu'on lui dit dans la famille, dans les groupes de copains copines, ne sert qu'à le mettre à distance de modèles éventuels, qu'à détruire le peu de certitudes qu'il pourrait avoir sur les relations humaines et la société.


Un positionnement social subjectivement dévalorisé


En conséquence de cette enfance chaotique, le complotiste n'a pas toute la disponibilité intellectuelle pour s'investir dans l'école et pour rechercher le succès à travers des diplômes à forte valeur sociale ou le travail. Il arrive tant bien que mal à avoir une scolarité confuse et à quitter l'école avec un bagage minimum qui ne va pas lui permettre de trouver une profession de haut de gamme. Dans son métier, dans sa vie familiale, le futur complotiste est arrêté, freiné, voir bloqué par de petits problèmes qui prennent des proportions déplacées. Très souvent sa vie professionnelle, comme sa vie affective est une suite de petits drames, d'abandons et de ruptures. Il change de métier, il divorce, il s'engage dans des achats compensatoires inconsidérés, il a des difficultés financières... Dans quasiment tous les cas rapportés, le complotiste se sent dévalorisé dans le métier qu'il exerce. Il voit partout des personnes "qui ne méritent pas plus que lui" et qui mènent une vie meilleure que la sienne. Le conspirationniste porte en lui-même un certain ressentiment diffus contre la société. C'est ce ressentiment qui lui permettra de trouver facilement des boucs émissaires occultes, désignés alors comme les responsables des ses malheurs et des malheurs du monde.


La découverte de modèles sociaux salutaires permettant une différenciation sociale valorisée


A cette étape de la formation de l'identité complotiste, l'identité du futur complotiste est instable. Elle n'est pas fortement structurée. Le complotiste est mal dans sa peau. Il recherche inconsciemment des éléments et des personnes qui pourraient apporter plus de certitudes à son être. Sa quête incessante de ce qui pourrait le stabiliser va lui permettre des rencontres. Il peut d'abord rencontrer une ou des personnes à fortes personnalités et possédant une aura charismatique, personnes qui ont des réponses à son mal être. Ces leaders d'opinion lui apportent des réponses de l'ordre des croyances, qu'elles soient religieuses ou laïques, croyances menant à ce qu'il appelle sa "renaissance" ou sa découverte de la "vérité révélée". Dans sa quête pour son mieux être, le complotiste en formation rencontre aussi des informations apportant des réponses à ses angoisses. Les informations qu'il intègre sont uniquement sélectionnées en fonction de ses peurs et attentes. Elles se renforcent mutuellement et ne permettent pas la réception d'informations divergentes. Elles finissent par constituer un socle dur de convictions inébranlables. Dans sa quête de mieux être, le conspirationniste rencontre également des personnes et des groupes partageant ses certitudes. Ces groupes communautaristes jouent alors le rôle des groupes de parole comme en thérapie comportementale. Dans ces groupes, le complotiste trouve un soutien affectif, un soutien intellectuel, une reconnaissance et un renforcement de ses croyances. Il en sort sécurisé et fortifié dans ses certitudes nouvelles et largement délirantes. Il sait qu'il n'est plus seul dans la différenciation sociale qu'il entretient avec "les autres" qui ne sont que "des êtres abusés". Il s'en trouve valorisé.


Une cristallisations des croyances débouchant sur un activisme porté par un engagement communautaire


A cette étape, la personnalité du complotiste est forgée. La structure cognitive de son psychisme est fermement établie. Elle repose sur des postulats mentaux que l'on peut qualifier de délirants. Le conspirationniste n'intègre plus que les informations qui renforcent ses convictions. Il recherche et il trouve dans sa participation et son identification à des groupes formés de complotistes comme lui une force psychologique qui va rendre possible son activisme. Les actions agressives qu'il met alors en œuvre contre les ennemis désignés de son interprétation faussée du monde "ne sont que", pour lui, de justes actions défensives et protectrices de l'humanité car il est au service de la vérité et du bien. Un sentiment de puissance et de sécurité émerge de ses activités agressives réalisées avec ses coreligionnaires. Toutes les réactions des collectivités et des personnes attaquées sont interprétées comme des preuves du bien fondé de ses attaques. Le conspirationniste rentre dans un délire interprétatif important et personne ne peut plus lui faire entendre d'arguments raisonnables. Plus on essaye de le raisonner, plus il a la preuve de la participation au complot de ceux qui le raisonnent.


Vers une société gangrénée par les dérèglements identitaires


Avant notre époque, avec ses réseaux sociaux, ses médias de masse à la demande et ses algorithmes sélectionneurs des informations recherchées sur le Web, les personnalités désemparées et affaiblies psychologiquement, sans identités structurées, étaient captées par des sectes ou tombaient dans des radicalismes divers. Ces communautés, assez limitées, étaient confinées dans des espaces relativement restreints, elles ne débordaient trop pas sur la sphère publique et ne passaient que rarement aux actes violents pour détruire le mal qu'elles projetaient sur le monde environnant.


Désormais les réseaux sociaux sont d'énormes moyens de réaliser les agrégations de tous les déséquilibrés identitaires. Ces déséquilibrés se retrouvent dans des groupes de plus en plus vastes disposant de plus en plus de moyens de propagande au fur et à mesure du recrutement de personnes conspirationnistes de perversité intelligente croissante et de volonté d'influence grandissante. Au final, notre société met face à face de violents groupes de complotistes et une masse, plutôt amorphe, de personnes occupées par leurs problèmes existentiels personnels. Les groupes de conspirationnistes, aveuglés par leurs dogmes, sont, de plus en plus, à la merci d'individus malins (qui expriment ce qu'ils attendent) et qui capteront leur ressentiment et dirigeront leur violence justicière contre la société ambiante.

Derniers Posts