Ne manquez pas un article.
Souscrivez ici.

L'identité de l'enfant sandwich


Le poids du vécu familial


Tous les psychologues s'accordent donc pour dire que les situations affectives, plus ou moins prégnantes ou traumatisantes, vécues dans l'enfance, laissent des traces psychiques.


Pour Ronald Laing, par exemple (La politique de la famille, 1979), la situation fondamentale rencontrée dans l’enfance est la définition de soi donnée par autrui. En effet, le système familial (même s’il est réduit à la relation mère-enfant) est un système de rôles dans lequel il ne peut pas ne pas exister de définition des rôles de chacun et surtout du rôle des enfants. Nous avons vu ceci dans le cas de Paul : sa famille lui assigne le rôle de mauvais garnement et il lui faut toute sa vie pour dépasser ce rôle prescrit en le surcompensant et en devenant un expert des prothèses.

Dans son état d’infériorité et de dépendance de la prime enfance, ce n’est pas le petit enfant qui définit son rôle, nous dit Laing. Ce qu’il est, ce que l’on attend de lui..., bref son identité, lui est prescrite par les dominants : les adultes, l'école, sa famille en général... Le système familial propose donc à l’enfant un rôle à tenir, une personnalité à jouer pour être accepté. L’enfant n’a pas vraiment le choix et se soumet aux injonctions et aux prescriptions pour rentrer dans le rôle.


On conçoit l’importance capitale pour la constitution des manières d'être de cette définition de soi donnée et exigée par la famille dans la prime enfance. L’idée fondamentale de Laing et des antipsychiatres, c’est que les troubles de l’identité et les complexes sont “ fabriqués ” chez les individus, sains à l’origine, par des acteurs sociaux eux-mêmes malades (individus, couples ou familles, groupes sociaux et société tout entière), qui imposent aux autres leur propre système de relations pathologiques. C’est d’ailleurs pour protéger leur propre système interne pathologique que ces acteurs sociaux exigent des autres des identités pathologiques complémentaires. Ils ne peuvent “ être ” que si les autres répondent à leurs besoins maladifs. C’est pourquoi Laing dit que l’identité personnelle est toujours “ collusoire ”, c’est-à-dire qu’elle a besoin de partenaires qui jouent les rôles complémentaires du rôle identitaire (collusion).


En effet, une fois forgée, l’identité va reproduire le système d'interactions que la famille a exigé et forgé. L'adulte a besoin de jouer ce système de relations puisque c'est là son unique manière d'être au monde, la seule qu'il ait apprise. La personne ainsi "façonnée" propose son système de relations aux autres. Ces autres personnes n'ont, bien entendu, aucune raison d'entrer dans ce système et elles fuient ce qui leur est proposé. Le complexe personnel de par sa rigidité est inadapté aux relations sociales. C'est en grande partie à cause de cela que les interlocuteurs d'un complexé repèrent son complexe.


Les expériences de l'enfant en sandwich

Être l'enfant du milieu, dans une fratrie, a des avantages et des inconvénients. Entre l'aîné et le benjamin, l'enfant du milieu (ou enfant sandwich), vit une situation particulière qui va laisser des traces dans sa vie adulte. Cet enfant est celui à qui les parents accordent le moins de temps et d’attention.


Cet enfant prend alors, dans la plupart des cas, l’habitude de ne pas demander d’aide, il cherche d'abord à s'en sortir tout seul. Il apprend alors à se débrouiller car, souvent, il ne peut pas compter sur son aîné ou demander de l’aide à ses parents, davantage disponibles pour le dernier. Il devient de ce fait plus indépendant et plus débrouillard.


C'est aussi, d'ailleurs, cette situation qui le pousse à se tourner vers ses camarades. C'est ainsi qu'il fera des expériences d'échange qui feront plus tard de lui un adulte conciliant et ouvert à la discussion et au compromis. Sa situation vécue, entre ses frères et sœurs qui l’encadrent, façonne aussi sa sociabilité : il saura s'adapter aux différentes personnalités rencontrées.


On constate que les "enfants sandwichs" aiment la justice. Ceci vient du fait qu’ils ont trouvé, dans les situations vécues de leur enfance, que la vie était souvent injuste envers eux : les aînés avaient plus de privilèges et les derniers étaient plus gâtés. Ils sont devenus sensibles aux injustices et ils trouverons là une des sources de leurs intérêts professionnels : ils s'orienteront vers les métiers de la justice (avocat, juge...) ou de la médiation (diplomate, éducateur, médiateur...). Par ailleurs, ces enfants sont plus résilients que les autres, se plaignent moins, mais aussi, quelquefois, se braquent vite au point de se montrer parfois têtus…


Comme on le voit, ce que l'on vit dans sa vie d'enfant laisse des traces dans le psychisme. Ici, l'enfant du milieu de la fratrie, baigne très longtemps dans une situation relationnelle qui façonne ses aptitudes et ses goûts sociaux. Dans sa situation familiale il est obligé de trouver tout seul des solutions à ses problèmes. Il apprend alors à négocier avec d'autres personnalités, il devient sociable, mais il lui reste une grande sensibilité aux injustices subies.


Les leçons à tirer du cas

Les situations vécues dans l'enfance, nous le savons, laissent des traces dans notre psychisme. Ici, avec cette expérience de l'enfant sandwich, on voit encore comment se façonnent les goûts et les motivations de la vie adulte. Ces goûts et motivations ne sont pas toujours pathologiques.


La vision des anti-psychiatres comme Laing met directement en cause le milieu affectif du petit enfant. Cette conception élargit la conception d'Adler qui voyait uniquement dans la situation vécue par l'enfant une situation d'infériorité. Avec Laing, la famille, en imposant une identité prescrite à travers un rôle, peut fabriquer de très nombreux complexes spécifiques.


Alex Mucchielli, L'identité, Que-sais-je ?, 2020, 9ème édition.
Derniers Posts