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Les idéologies qui nous mènent par le bout du nez


1- La source des jugements


Le jugement est une donation de signification du genre : « ceci est bien », « ceci est beau », « ceci est bon ». Ces significations ne reposent pas au plus profond des actes et des choses. Les actions et les éléments du monde ne portent pas leurs valeurs en eux-mêmes. Ces significations données sont des constructions intellectuelles que les hommes font en ayant, en arrière plan de leur pensée, un référentiel, c’est-à-dire une table de valeurs, de normes, d’enjeux et de positionnement. Une signification émerge toujours d’une mise en relation de quelque chose avec un arrière plan évaluatif : un référentiel.


Si des philosophes ont pu déterminer des définitions universelles du bien, du beau et du bon, ils l’ont fait en référence à une grille de valeurs qu’ils posaient comme intangibles, invariantes et universelles. D’autres philosophes, d’ailleurs, n’ont pas manqué de dénoncer ces jugements comme étant des jugements « de classe », « d’idéologies » ou « culturels ». Ce qui voulait bien dire que, derrière les analyses proposées, il y avait un référentiel implicite que l’on pouvait mettre en cause.


2- Les éléments clés du référentiel idéologique contemporain dominant


L’accord des penseurs actuels se fait largement sur le référentiel ci-dessous. Il est composé d’une vulgate des grandes idéologies dominantes de notre temps : l’individualisme, le libéralisme, le matérialisme-utilitarisme et le relativisme. On pourra toujours objecter que, de ci, de là, quelques valeurs opposées et différentes sont portées par quelques hommes et groupes. Il n’en reste pas moins que ce référentiel compose le fond culturel de la quasi-totalité des individus appartenant au monde culturel occidental.



Le référentiel des évaluations contemporaines


3- L'exclusion des valeurs humanistes


Le référentiel, comme tout référentiel, a une force propre d’exclusion des valeurs qui pourraient le déstabiliser. La « solidarité », par exemple, ne peut être qu’une tactique momentanée, utilisée pour servir des intérêts matériels ou personnels. La « solidarité » est ainsi définitivement désagrégée par le relativisme et le matérialisme qui sélectionnent, pour évaluer et critiquer les mouvements de solidarité. Il faut bien voir qu’il y a une alliance subtile entre l’individualisme et le relativisme. Le relativisme permet individualisme. Cela veut dire que le relativisme critiquant tout, fait nécessairement le lit des positionnements personnels sur toutes choses. La solidarité, quant à elle, exige que l’on partage et que l’on accepte le point de vue de l'autre ou du groupe. La critique forcenée et le désengagement toujours recherché, mènent à un isolement.


Par sa prégnance, ce référentiel rend aussi impossible l’existence d’autres valeurs comme, par exemple : « le respect de l’autorité » (qui exige que l’on accepte un autre plus légitime, placé plus haut et que l’on respecte des contraintes), la « civilité » (qui exige que l’on tienne compte des autres), « l’affabilité » (pour la même raison, remplacée par l’agressivité du fait de l’extension de la valeur de la sphère privée. La « loyauté », par exemple ne peut, non plus, y trouver sa place. Etre « loyal », en rapport avec ce référentiel, cela fait « ringard » et réactionnaire car désormais il faut savoir s’affirmer et être autonome. On voit de temps en temps apparaître des hommes qui portent des valeurs des temps anciens. Ils ont le charme désuet de la ringardise. Ils prêtent à sourire. Ils sont plaisants pour cela. Les pauvres, ils y croient !


Il nous faut enfin signaler que les valeurs, les normes, les enjeux, les positionnements…, de l’écologisme (idéologie montante) peuvent s’insérer facilement dans ce référentiel, car ils sont compatibles avec les éléments de ce référentiel. L’écologisme est d’abord un matérialisme (condamnation de l’homme et sauvegarde de son environnement naturel initial). L’écologisme est ensuite un relativisme (critique du développement humain, critique sociétale et politique, critique de la science). L’écologisme se rapproche d’un libéralisme « naturel » (les seules contraintes acceptables sont celles données par la nature, toutes celles inventées par les hommes doivent sauter). L’écologisme mène à l’individualisme (chacun a sa manière propre de juger les dégâts de la société de consommation, de proposer de nouvelles règles de vie protégeant la nature et encadrant les activités humaines).


4- Les effets du référentiel


Une définition de l’Homme


Ce référentiel porte une vision particulière de l’Homme. Un homme qui ne croit plus à grand-chose, sauf à propre valeur, à ses intérêts et à sa quête du bonheur (énorme succès de tous les livres sur le développement personnel). Un homme seul, détaché de l’estime qu’il pourrait porter à ceux de ses semblables plus compétents, dévoués et engagés. Un homme qui utilise ses relations aux autres pour les instrumentaliser, pour faire en sorte qu’ils servent ses besoins et soient utiles à l’atteinte de ses propres buts. Un homme qui se dit « libre » des contraintes sociales et des engagements idéologiques, qui a le droit absolu de mettre en avant ses propres besoins et idées pour justifier ses actions. Enfin, un homme accusateur qui désigne les autres comme coupables de la dégradation de la situation qui pourrait mettre à mal son projet égoïste de recherche du bonheur. Un homme qui ressasse donc ses « indignations » (« Indignez vous ! », de Stéphane Hessel, petit opuscule vendu, en France, à près de 2 millions d’exemplaires en un an de 2010-2011). Ces « indignations » qui sont, comme le signale le philosophe Raphaël Enthoven, « le prolongement naturel de l’égoïsme » (positionnement pharisienne). En effet, l’indignation reste au niveau de la vision superficielle des choses, elle reste au niveau des « effets », elle n’analyse pas les mécanismes profonds qui demandent un véritable engagement intellectuel. S’appuyant sur les effets visibles et indéniables, l’indignation ne nécessite pas d’argumentation mais l'émotion. L'émotion que l'on ne saurait rejeter que par une autre émotion. L’indignation apparaît de mauvaise foi. Elle se sert de nobles causes, non pas pour changer le monde, mais pour s’en plaindre. L’indignation n’engage donc à rien, sinon à une dénonciation collective qui peut donner l’illusion d’une communauté sociale retrouvée. L’indignation, nous dit Enthoven, permet la bonne conscience d’être utilement critique.


Le tabou du racisme


Le propos d’Alain Finkielkraut est ici d’une criante vérité : « l’antiracisme est devenu au vingt-et-unième siècle ce que le communisme fut au vingtième siècle ». Un puissant instrument de sidération des esprits et de castration des consciences. Dans le rejet du racisme, l’autre est décrété indifférent (relativisme). Ce qui compte, de toute façon, ce n’est pas lui, quelque soit son soi-disant « être », c’est moi (matérialisme et individualisme). Cet autre a bien le droit de faire ce qu’il veut (libéralisme), ce ne sont pas les différences culturelles qui vont me gêner, puisque ce sont les miennes qui comptent et que je mets en avant tout en indiquant que ce n'est pas important (individualisme et relativisme). Si l’autre doit me gêner, ce n’est pas par son « être » différent, ce ne peut être que par ses avoirs (matérialisme). Les richards, les rentiers, les banquiers gloutons, les patrons qui ont des stocks options et des parachutes en or, les patrons voyous…, voilà les nouvelles figures de la haine commandée et diffusée sur les réseaux sociaux.


Le tabou du civisme


Le civisme est tout à fait contraire à l’individualisme. En effet, il prône le respect des règles de vie en commun pour le bien être de tous. Mais, désormais, seul le bien être individuel compte (individualisme). Celui des autres personnes qui sont alentour n’a pas de sens. Pourquoi respecter un feu rouge, un sens interdit, une interdiction de téléphoner dans un espace restreint et public, … Pourquoi ne pas se tenir « comme on en a envie », pourquoi ne pas écouter sa musique dans tel lieu public avec la puissance que l’on veut…, pourquoi se « gêner » pour les autres qui, par définition, n’ont pas d’importance. Pas de contraintes, dit aussi le libéralisme. Ceci s’applique à tous les niveaux. On pourrait prétendre que ce mépris des autres et de leurs besoins, en tant que « rejet » de l’humain autre que soi, est une sorte de racisme mou et généralisé. Certes, il ne faut pas stigmatiser telle couleur de peau ou telle religion, il faut juste mépriser tout ce qui n’est pas directement en rapport avec soi-même. À part cela, haro sur les « racistes ».


Les peoples et les nobles causes


Le « people » est évidemment la figure emblématique de notre temps : il représente ce qu’il faut être (richesse, notoriété personnelle, bonheur…). La vie sociale, d’ailleurs, disent les sociologues se « peopolise ». Les médias, évidemment aident à cela. Quantité d'experts parlent, en continu, dans tous ces médias. Mais n’oublions pas que ces médias ne font que refléter notre société. Ils utilisent le fait que quantité de personnes cherchent à se montrer pour faire valoir leur mérite, leur liberté, leur originalité… et leurs autres qualités qui les différencient de la masse. Les énormes succès, dans tous les pays occidentaux, des castings de recrutement pour les émissions de télévision du type : « Graines de vedettes », « Stars Académie », « Votre incroyable talent », « The voice »…, sont là pour témoigner de la force d’attraction du modèle « people ».


Les peoples les plus valorisés sont ceux qui incarnent tous les éléments du référentiel et qui proclament cependant leur attachement à un élément qui vient en contradiction avec ces éléments. Ainsi en sera-t-il du philosophe ou de l’artiste, complètement people, qui s’engage à fond pour une cause. Chacun transgresse alors la norme du détachement nécessaire. L’effet est encore plus fort si la cause est une cause sociale, politique ou écologique (un groupe de misérables abandonnés, un groupe d’ouvriers en difficulté, un groupe de gens spoliés, un groupe de malades trompés, un groupe d’opposants maltraités, un groupe culturel ou religieux ostracisé, une population animale maltraitée, un territoire naturel saccagé…). L’engagement pour la cause plait aux foules parce qu’il introduit une dissonance intéressante dans le modèle type. Elle rend le porteur du modèle atypique et « plus humain » alors que l’humanisme est exclu du modèle. Cette valeur perdue fonctionne aussi comme une nostalgie envers des temps révolus. Les journalistes sentent cela et recherchent de tels peoples. Ce que ces braves admirateurs ne savent pas, c’est que la plupart du temps, le people en question, utilise ce démarquage, volontairement, pour accroitre sa visibilité sociale et renforcer son positionnement d’être « au dessus des autres » et, par là, différent.


La dérision et la perte de sens


La dérision et la critique participent d'une conduite qui signifie plusieurs choses. Tout d’abord elle est un positionnement : le railleur ou le critique se place comme un esprit fort, au dessus des autres. Il montre qu’il est capable de prendre de la hauteur et de livrer une vision unique et intéressante. Il attire l’attention sur lui et non sur ce qui est en discussion. La dérision est ensuite une défense contre les vrais problèmes qui nous assaillent. C’est une sorte d’échappatoire. La rigolade, paralyse le débat. Après une moquerie il est très difficile de reprendre une argumentation précise sur le fond d’un problème. Raimond Devos disait d’ailleurs : « Un trait d’esprit annonce toujours la mort d’une idée ». La dérision fait rester à la surface des choses. La dérision permet de ne pas aborder les problèmes de face, elle les contourne et fait porter l’attention sur autre chose : une attitude, une mimique, un tic de langage, un habillement, un lapsus… Il ne faut pas se « prendre la tête » est un des slogans très répandus, même dans les entreprises, à travers des ouvrages à succès. D’ailleurs, la plupart des compétences et des connaissances, peuvent être acquises « par des nuls » à travers des exemples simples et humoristiques. Les spécialistes de la pédagogie se penchent désormais sur les « serious games » qui, comme leur nom l’indique, ont vocation de faire acquérir des connaissances et des savoir-faire, uniquement par des jeux joués sur tablettes informatiques. En même temps, la dérision est une réponse à la « langue de bois » de tous les responsables que les médias mettent en avant et qui en rajoutent pour se faire apprécier. La dérision réduit leur vanité à une drôlerie supplémentaire. Enfin, dans bien des cas, la dérision masque une agression dévalorisante que notre temps « soft » ne permet plus de faire franchement. La perte du sens des faits et des événements réels vient aussi de la combinaison de l'individualisme et du relativisme aidés par l'omni présence dans les médias (réseaux sociaux, radios, télévisions, magazines et journaux...) des débats dits "contradictoires". Les journaux mettent bien en évidence, en face à face, les arguments "pour" et les arguments "contre" que des experts énoncent sur toute chose. Les chaines d'info en continu nous proposent des tables rondes de peoples et de pseudo experts qui commentent sans discontinuer, en montrant des images émotionnantes si possible, de tout ce qui se passe dans le monde. Ces commentaires bavards et contradictoires usent à la longue tout esprit critique. Ils participent à la déconstruction systématique de tout ce qui pourrait être raisonnable. Ils sèment le trouble, ils sapent les repères et favorisent le désengagement et le retour à la seule valeur qui reste et qui compte : soi même.


5- Conclusion


Le référentiel culturel dominant que nous avons explicité produit des effets de sens et il est donc à la source de très nombreuses conduites des Hommes contemporains. Il est omniprésent et son influence est très forte car nous ne pouvons pas ne pas juger et ne pas nous conduire par rapport à lui.


À une époque où quelques contraintes pèsent sur la vie quotidienne, le référentiel culturel dominant qui nous enveloppe, nous montre à quel point ceux qui croient avoir des conduites "libres" explicitant leur individualité remarquable se trompent. Leurs conduites "ne sont que" la résultante de forces sociales qui les dépassent.

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