Injonction paradoxale : influence ou manipulation ?



Des effets inexpliqués


Le fonctionnement de l'injonction paradoxale, la grande invention de la thérapie systémique de l'Ecole de Palo Alto, n'a jamais été tiré au clair par ses inventeurs. Watzlawick, le célèbre psychiatre, en donne pourtant de nombreux exemples dans ses divers ouvrages. Nous allons en donner une explication fondée sur les effets de la communication du thérapeute sur la définition de la situation vécue par le malade et son entourage. Considérons donc le récit suivant rapporté par Watzlawick lui-même (Watzlawick et al., 1980).


Un cas rapporté par Watzlawick


Voilà un jeune homme qui a été diagnostiqué schizophrène et qui, depuis plus de 10 ans fait des séjours en hôpital psychiatrique lors de ses crises de schizophrénie. Sa mère vie nt avec lui voir Watzlawick puisqu'elle pense qu'il va faire une nouvelle crise.

Ce jeune homme vit comme un marginal dans une petite chambre à l'université où il suit une formation dans laquelle il est en train d'échouer.


Watzlawick l'interroge et il apprend que ce jeune homme a un problème permanent avec ses parents au sujet de l'argent qu'il reçoit d'eux. Il n'aime pas que ses parents payent son loyer et ses autres frais au coup par coup, « comme si il était un bébé entièrement dépendant ». Il souhaitait obtenir d'eux une allocation mensuelle suffisante et déterminée à l'avance dont il se servirait lui-même pour régler ses diverses dépenses.


Sa mère n'était pas de cet avis. Elle considérait que son état mental fragile ne permettait pas qu’on lui donne ainsi de l’argent qu’il pourrait utiliser n'importe comment, et elle jugeait préférable de le lui accorder, chaque semaine, au compte-gouttes, de l'argent de poche sans jamais lui dire à l’avance combien il allait recevoir. Par ailleurs, elle faisait varier le montant de la somme allouée, en fonction du degré de « sagesse » et de « folie » dont il faisait preuve.


"Le fils n'exprimait pas directement sa colère à ce sujet, nous dit le psychiatre, mais se repliait dans une sorte de jeu psychotique bizarre que sa mère, plus que son père, considérait comme une preuve de plus de son incapacité à diriger sa propre vie. Elle avait peur qu'une nouvelle et coûteuse hospitalisation ne devienne vite inévitable… ".


C'est alors que le psychiatre fait son intervention dite paradoxale car elle consiste à dire au jeune homme malade qu'il doit continuer à faire le schizophrène. Nous allons voir que l'intervention est plus fine que cela.


« En présence de sa mère, Watzlawick ordonna au fils de se servir délibérément de son comportement psychotique en expliquant que s’il se sentait incapable de faire face au fait que ses parents refusaient catégoriquement d’accéder à ses demandes d’argent, il était tout à fait en droit de se défendre, en menaçant de leur causer des dépenses plus grandes encore en retournant dans un hôpital psychiatrique. Watzlawick suggéra que ses menaces seraient plus efficaces s’il faisait appel à son comportement psychotique… ».


L'injonction du psychiatre eut ses effets. A la première dispute entre la mère et le fils, la mère se mit en colère contre lui et lui dit qu’elle "en avait assez de s’occuper de ses affaires, d’être son chauffeur, etc., et lui fixa une somme mensuelle avec laquelle il devrait se débrouiller comme il le pourrait".

Plus tard dans la suite de cette histoire, le psychiatre appris que le fils avait réussi, entre-temps à mettre assez d’argent de côté, sur la somme reçue chaque mois, pour s’acheter une voiture, ce qui l’avait rendu, bien entendu, encore moins dépendant de sa mère.


Le travail de la communication


Ainsi donc Watzlawick au lieu de raisonner le jeune homme, lui a dit, et ce, devant sa mère, de faire « exprès » de jouer au psychotique pour se défendre. Nous constatons donc que le discours de Watzlawick est double : il s’adresse au fils et il s’adresse à la mère. Nous allons voir comment il travaille le positionnement des deux acteurs.


Le discours pour le fils

En disant au fils de « jouer au psychotique pour menacer ses parents », il ne positionne plus le fils comme un malade, incapable de maîtriser sa conduite, mais, au contraire, comme quelqu’un qui peut maîtriser son comportement au point de « faire semblant » d’être malade. Ce « faire semblant » est uniquement destiné à se venger de ses parents qui le prennent pour un malade et un bébé à protéger.


Il nous faut alors bien voir qu’en adoptant cette conduite, le « positionnement » du fils est changé. Il n’est plus le « bébé » qui risque de faire des bêtises et qu’il faut menacer en permanence en lui donnant plus ou moins d’argent. Il est le fils maltraité par des parents anxieux et radins. En tant que fils maltraité, il est en droit de se défendre contre un pareil traitement.


Le fils ne fera plus ses crises de folie d’une manière incontrôlée, il va les faire d’une manière contrôlée. En contrôlant sa conduite, il montrera qu’il n’est plus malade et qu’il ne faut plus le considérer comme un malade.


Le discours pour la mère

Le discours du psychiatre vise aussi la mère. En montrant à la mère qu’en tant que psychiatre, il ne prend pas son parti contre son fils, mais qu’au contraire il prend le parti du fils contre des parents surprotecteurs, infantilisants, avares et peu généreux, il « positionne » autrement ces parents.


Ces parents deviennent « responsables » des réactions défensives de leur enfant « trop protégé ». De parents tyrannisés par un fils malade qui leur occasionne des dépenses d’hospitalisation, ils deviennent des parents tyranniques. Le fils, de « fils tyrannique et malade », devient « fils tyrannisé ayant le droit de se défendre ».


La transformation de la situation

Pour être très clair sur ce qui s’est passé entre le début de l’entretien avec le psychiatre et la fin de cet entretien, on peut faire le schéma suivant.


Changement des positions des personnages

entre le début et la fin de l’entretien



Le changement des conduites de la mère

A partir de ce moment, lorsqu’il s’agit, une fois de plus, de s’occuper des affaires du fils et de le conduire en voiture, la mère va « voir les choses autrement ». Pour elle désormais, le « conduire en voiture », prend un autre sens. Il ne s’agit plus d’aider son fils, il s’agit de se plier à des exigences d’un fils qui le fait exprès et qui selon le psychiatre : « se défend » contre sa tyrannie. Il s’agit donc, au final, de se faire encore manipuler par un fils exigeant.


La situation construite par le psychiatre est donc différente de celle dans laquelle la mère croyait être. Dans cette situation tout à fait nouvelle (celle de droite sur le schéma ci-dessous), les « conduites de protection » changent de sens et deviennent des « conduites infantilisantes ». Les conduites du fils, qui étaient des « conduites de folie », deviennent des « conduites de défense » que le fils fait exprès pour se protéger de la tyrannie de ses parents.



Changement de sens des conduites des personnages

entre le début et la fin de l’entretien



Ainsi, la mère se met en colère et change radicalement de comportement, ce qui libère le fils et lui permet de redevenir « normal ».


Dans ce cas précis, les effets des commentaires du psychiatre se trouvent expliqués par la considération de ce qui se passe au niveau des modifications des positionnements des acteurs. Après les conseils du psychiatre, les positionnements des parents et du fils ont été restructurés. La situation elle-même a été reconfigurée et c’est dans cette nouvelle situation que les conduites des uns et des autres ne prennent plus le même sens que dans la configuration de départ. La mère ne peut plus s’occuper comme elle le faisait de son fils. Sa conduite n’est plus une « bonne conduite protectrice » (signification de la conduite avant), elle est devenue « une mauvaise conduite qui rend malade son fils et l’entretient dans sa maladie» (signification de la conduite après le discours du psychiatre).


Modélisation de la transformation de la situation

Tableau montrant le changement de la situation

pour la mère du « psychotique »

Le positionnent du fils étant passé de « bébé à protéger » à « manipulateur et profiteur », la mère change d’enjeux. Par ailleurs ce qui a de l’importance pour elle change aussitôt également. La dernière colonne du tableau nous montre comment les enjeux sont aussi ce qui est primordial pour la mère et ce qu’elle s’efforce d’atteindre.


Pour influencer, il faut s'efforcer de transformer la vision de la situation pour la personne à influencer. Dans la nouvelle situation définie, l'activité à faire réaliser doit prendre une signification positive.


Extrait de : "Savoir influencer. Comment faire changer les comportements", Alex Mucchielli, à paraître aux éditions Ellipses"



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