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Logique psychologique de la revolte

15 oct.
11 min de lecture

 

Je pense qu’il existe chez les humains un soubassement anthropologique commun qui porte en lui le « sentiment de révolte ». Je développe et argumente ci-après cette idée.

 

1-      Quelques fondements cognitifs, sociologiques et psychologiques de la révolte


Argument philosophique

 

Pour Albert Camus (L’homme révolté, 1951), la révolte individuelle est une réponse naturelle à la solitude, à l’absurdité de la vie et à la recherche de sens dans un monde dépourvu de réponses claires. La révolte a donc, chez tous les hommes, un fondement existentiel profond. Dans son ouvrage, Camus nous présente son personnage principal : Meursault. La personnalité extérieure de Meursault est froide et distante. Pourtant, c’est un homme révolté qui rejette les conventions sociales, les normes établies, qui refuse de se plier aux attentes de la société en jouant le jeu des apparences et en se conformant aux attentes sociales.  Pour ce personnage, la vie n’a pas de sens et l’homme est condamné à vivre dans un monde dépourvu de signification. Meursault est le représentant de l’homme moderne ultra-sensible à toutes les injustices de la vie.

 

Argument sociologique

 

Pour Michael Sandel (La tyrannie du mérite », 2020) au cœur du ressentiment des peuples il y a le fait que la possession d’un diplôme supérieur, devenu le grand diviseur social, permet aux « gagnants » de la mondialisation libérale de considérer qu’ils ont mérité leur chance, alors que les « perdants » et tous ceux dont le mode de vie stagne n’auraient qu’à s’en prendre à eux-mêmes. « Cette idée que l’unique voie pour s’élever est d’accéder à une éducation supérieure a renvoyé à tous ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas faire d’études le sentiment qu’ils ne mériteraient pas l’estime et la reconnaissance de la société. Brexit, élection de Trump, vague populiste en Europe, ces événements attestent, d’après Sandel, d’une « révolte contre la tyrannie du mérite » ». Impuissance ressentie pour la philosophie, injustice vécue pour la sociologie seraient les profonds moteurs psychologiques de la révolte. Pour Camus, elle est inhérente à l’existence humaine, pour Sandel, elle est fabriquée par la structure de la société. Voyons maintenant le point de vue des psychologues.

 

Argument physiologique


À la « crise de l’adolescence », le développement physiologique, entraine un bouleversement cognitif et émotionnel (Pierre Goslin, Psychologie de l’adolescent, 2019). La montée d’hormones lesquelles, outre des transformations physiques, crée une déstabilisation psychologique et une sensibilité exacerbée. C’est une période où l’adolescent se pose de nombreuses questions sur son identité et sur le monde. C’est une période de doute et de remise en question. Certains auteurs parlent de « réalité adolescente » en mettant en avant le fait que la représentation du monde de l’adolescent change. Dans nos sociétés occidentales, l’idéalisme et les grandes idées humanistes, écologiques et autres de l’adolescent se trouvent mise à mal par la réalité de la société imparfaite. C’est alors que l’adolescent intègre des conclusions sur le monde lesquelles vont déclencher ses activités de contestation. Il se révolte contre la famille qu’il trouve pesante avec ses routines et ses obligations ; il se révolte contre les autorités parentales et leurs normes imposées … Plus généralement, il se révolte contre la société tout entière qui paraît artificielle, mensongère, manipulatrice.

Le système des postulats mentaux sur lesquels reposent les activités des ados révoltés est à peu près le suivant :




Ce système, que l’on peut aussi considérer comme un système de croyances, est un construit psychologique très souvent inconscient (certains auteurs appellent cela un « paradigme mental inconscient »). Il est particulièrement important car il est biologico-psychique avec un ancrage mental fort. Il est le fruit des conclusions intérieures implicites que l’enfant, puis l’adolescent tire de la confrontation au monde, vécue péniblement, entre les besoins organiques de sa transformation physiologique et la réalité concrète du monde relationnel et physique. Car, ce monde, de son point de vue, ne lui propose que des limitations et des contraintes. Cette axiomatique de la révolte s’estompe progressivement. Mais elle reste ancrée au plus profond du cerveau et elle pourra ressortir lorsque de forts stimuli externes viendront la solliciter et, notamment lorsqu’un fort sentiment de frustration resurgira. Le schème de la révolte est présent chez tous les individus. Il est une sorte de personnalité de base prête à remonter à la surface. La révolte et les sentiments qui l’accompagnent sont donc des données primordiales de l’existence humaine. Nous allons voir comment son axiomatique intervient dans les personnalités.


Argument psychologique

 

La révolte peut avoir une genèse psychologique. Fanny Parise nous met sur la piste des « enfants gâtés », ces jeunes, habitués à ce que tous leurs désirs soient satisfaits, et qui trouvent de multiples raisons d’être frustrés, mécontents et révoltés (Les Enfants gâtés : Anthropologie du mythe responsable, 2022). De nombreux psychologues ont décrit l’éducation bienveillante et sans contraintes des « enfants-rois » de notre temps (Didier Pleux, De l'enfant roi à l'enfant tyran, 2023). Le phénomène de ce type d’éducation nouvelle a commencé aux USA, lorsque les psychologues ont prôné une éducation sans aucune entrave, moins contraignante pour le « ça » des psychanalystes, le réservoir des pulsions que l’on ne doit pas brimer. Le phénomène s’est concrétisé en France avec les apports de Gérard Mendel (1971) qui voulait, dans une perspective marxiste, « décoloniser » l’enfant en instituant, dans l’éducation, un rapport d’égalité entre l’adulte et l’enfant.


Les attitudes et attentes de l’enfant gâté se fabriquent dans l’enfance dans les rapports que les différentes figures et entités de son environnement socio-affectif entretiennent avec lui. Les différentes analyses psycho-sociologiques des spécialistes de la genèse de l’enfant gâté montrent que ce qui marque d’abord les rapports de l’enfant à l’ensemble des éléments de son environnement affectif et éducatif, c’est la démission laxiste des figures d’autorité et des entités affectives de ce contexte. L’enfant n’est jamais confronté à des règles et à des limites. Ensuite, l’enfant est excessivement comblé et il voit des gratifications arriver de toute part. Ce milieu éducatif fait que l’enfant gâté devient un être toujours insatisfait, capitulard et exigeant. On l’a toujours protégé et choyé sans exiger d’efforts de sa part et sans lui fixer de bornes. Les prémisses mentales qu’il acquiert au cours de cette éducation pourraient se résumer en celles évoquées ci-dessous :

1°) on me doit tout, je suis en droit d’exiger ce que je veux ;

2°) personne ne peut m’imposer quoi que ce soit ou me critiquer ;

3 °) tout le monde doit m’aider et m’aimer ;

4°) si je suis insatisfait ou en difficulté, j’ai le droit de m’en prendre à ceux que je juge responsables.

 

2-      La transformation extensive du schème logique de base


Nous avons vu que l’adolescence, était l’âge de la révolte. D’abord, révolte contre la famille, contre les autorités parentales …, révolte qui devient une opposition à la société tout entière, aux règles sociales, aux institutions, aux représentants de cette société … Cette révolte est liée à des transformations internes physiologiques qui créent une déstabilisation psychologique et une sensibilité exacerbée. Comme le dit le grand romancier américain John Irving : « L’enfance et l’adolescence sont formatrices : on n’en sort jamais ». C’est particulièrement vrai avec cette axiomatique qui imprime le psychisme à l’adolescence. Ce système mental va cependant subir des transformations sous l’impact de la maturation physiologique, des apprentissages sociaux et des révélations spirituelles. Outre le cas de son quasi-effacement sous des chocs biographiques positifs : rencontres intellectuelles éblouissantes, rencontres émotionnelles fortes, découvertes d’attractions ou d’intérêts existentiels … ; ce système mental va, soit se cristalliser et devenir totalement prégnant, soit être plus ou moins enfoui et passer au second plan, soit, ensuite, resurgir à l’occasion de stimulations du milieu extérieur. Nous allons voir ces différents cas. 


Un système de rébellion, que l’on peut appeler « système de la rébellion anti-sociale », s’affermit et s’enracine chez certains individus qui ne rencontrent pas les conditions contextuelles humaines permettant la transformation de l’axiomatique de la révolte adolescente. La structure de base de l’axiomatique de l’adolescent révolté reste identique et, seules les prémisses de la doctrine se décalent légèrement.

 

L’axiome 1 : le monde des adultes est pourri, devient : la société est pourrie.

L’axiome 2 : la famille c’est pénible. Leur autorité, je m’en balance, devient : la société et l’autorité sont insupportables.

L’axiome 3 : l’école, c’est ennuyeux et pénible, devient : je ne peux plus supporter cet environnement normé.

L’axiome 4 : je suis impuissant dans ce monde, devient : cette société m’écrase.

L’axiome 5 : je dois penser et faire comme les copains, devient : je dois me rassembler et agir avec ceux qui pensent comme moi.

L’axiome 6 : les informations sur leurs médias sont nases, devient : il faut seulement croire les informations de mes réseaux.

L’axiome 7 : ils nous font croire des choses qui les arrangent. On ne peut leur faire confiance, devient : il faut résister à la propagande d’État et à l’idéologie ambiante.




Ce schème mental de la rébellion est donc un ersatz du système de croyances de l’adolescence que nous avons vu. L’axiomatique de base de la révolte adolescente s’est généralisée et durcie. Elle a pris un habillage idéologique qui veut la faire passer pour philosophiquement justifiée : c’est une révolte fondée contre la société pervertie et injuste. Un tel système de prémisses engendre donc obligatoirement des actions de rejet, de refus, de protestation, de désobéissance, d’indiscipline, d’agression …, allant jusqu’aux émeutes déchaînées. On trouve donc des casseurs professionnels : black block, zadistes, écureuils, anti-bassines, saboteurs, hackers, saccageurs de culture, écologistes radicaux, incendiaires justiciers, idéalistes fanatiques, politiciens idéologues de la révolution sociétale, extrémistes et anarchistes, contestataires professionnels, factieux, criminels et escrocs organisés, experts complotistes des réseaux …, et des influenceurs excitateurs divers, diffuseurs de fake news. Tous ces quasi-terroristes, radicalisés dans leur axiomatique anti-sociale, sont donc unis dans la détestation de la société dans laquelle ils vivent et dont ils profitent cependant, et sont aussi unis dans le mépris agressif des quidams qui s’y investissent pour la faire progresser ou pour la défendre.

 

Ces insoumis et rebelles ne sont finalement que des personnes qui mettent en œuvre un substitut rafraîchi du système axiomatique de la révolte adolescente. Leur logiciel mental est omniprésent et a envahi leur vie. Il est devenu l’essentiel de leur personnalité. Il n’y a que lui qui compte et donne sens à leur existence. Ils survivent dans divers postes de travail du chauffeur-livreur à l’informaticien en passant par divers employés de bureau …, en attendant l’occasion d’actionner leur structure mentale fondamentale. Leurs employeurs ne voient en eux que de « braves gars » un peu perdus et sont tout surpris lorsqu’ils découvrent leur haine sociale rentrée. C’est ainsi que vivent les rebelles anti-société : ils attendent en se faisant oubliés, à court terme, leurs moments de passage aux actes agressifs violents, vécus comme une jouissance extrême ; ils attendent, à plus long terme, le « grand soir » lors duquel ils réussiront enfin la destruction de la société dans l’extase complète. Le schème mental primordial de leur personnalité est masqué dans l’attente de la situation propice pour sa mise en œuvre.

 

Le schème mental de la révolte, de par ses origines physiologique, psychologique et sociologique est donc profondément imprimée dans le cerveau de tous les Hommes. Le déroulement normal de la vie et les expériences biographiques mettent habituellement en place d’autres systèmes axiomatiques. Ces ensembles de postulats existentiels, lorsque les individus ne sont pas psychiquement asservis au système de la révolte, prennent naturellement le pas sur ce logiciel de la rébellion car ils permettent aux individus de répondre plus efficacement aux situations traversées. Mais lorsque surgit une situation émotionnellement et existentiellement traumatisante, l’axiomatique sous-jacente de la rébellion resurgit. L’axiome central désignant la source des réactions (1- La société est pourrie) est remplacé par une autre cause : une décision des autorités, une norme imposée, un événement menaçant survenant, un changement produit, une action psychologiquement blessante… C’est ainsi que des groupes d’insurgés apparaissent avec leurs mouvements de plus ou moins grande violence : manifestations d’opposition, mouvement des gilets jaunes, des bonnets rouges, occupations, boycottages, sittings, grèves défensives, barrages et blocages, marches et défilés de protestation, émeutes, jacqueries diverses … Le grand cortège des mécontents-révoltés des conditions qui leurs sont faites défile sur nos écrans et réseaux sociaux (Laure Mandeville, Les révoltés d'occident, 2022).


Au sommet des révoltés violents nous trouvons les « Black Bloc ». Ceux sont des groupes de manifestants activistes qui voient dans la violence le seul moyen de donner un effet réel à leur volonté de détruire la société (pour en reconstruire une meilleure ?). Les actions du black bloc ciblent les symboles de l'État ou de la société de consommation (bâtiments administratifs symboliques, banques, entreprises multinationales, entreprise de publicité ...).  « Là aussi, ces mouvements trouvent des racines dans l'histoire. Jacques, nu-pieds et croquants du Moyen Age, expriment des révoltes qui viennent du refus d'une lourde fiscalité et du mépris affiché par une noblesse qui ne remplit plus son rôle protecteur. En 1637, les croquants occupent la ville de Bergerac pendant plus de trois semaines. Plus d’un millier d’entre eux seront massacrés par les troupes du duc d’Épernon et des milliers d’autres traqués, dispersés ». Plus proche de nous, il faut se rappeler les « Brigades rouges » italienne, groupe terroriste ayant adopté ce que l'on a appelé la « propagande armée » comme méthode radicale de lutte contre la société et le capitalisme. En Allemagne, groupes d'ultra droite comme d'ultra gauche existent toujours depuis les années 60.

 

3- Exemple d’expression de la révolte dans une personnalité ordinaire


Je rapporte ici une expérience personnelle tout à fait instructive.

Professeur dans une université de province, je rencontrais périodiquement une révolte étudiante avec les conduites idiomatiques standards qui vont avec : blocage des cours et des bâtiments, manifestations anti-dispositions gouvernementales, inscriptions vengeresses sur les murs, envahissement des réunions officielles, saccage des locaux … Ce jour-là, je me trouve devant l’immeuble de mon bureau. C’est barricadé. Une collègue, que je connais pour son engagement à l’extrême gauche, se dispute avec un grand étudiant gardien de l’obstruction. Leur discussion s’envenime et je pense qu’ils vont en venir aux mains. Je prends ma collègue par le bras et la tire plus loin en lui expliquant que ce n’est pas le moment d’aggraver la situation. Elle en convient et s’en va en fulminant. Je discute avec le défenseur de l’empilage de meubles formant barrière. J’ai des mémoires de ses camarades à prendre dans mon bureau, veut-il m’accompagner ? Il déblaie un passage. Dans les couloirs je discute avec lui. Il est en licence de cinéma. Il est « fana » de mise en scène et veut devenir metteur en scène. Ses parents, maraichers dans la campagne des environs, s’opposent à sa vocation jugée sans avenir. Il continu grâce à une bourse … Quelques temps plus tard, je rencontre mon collègue professeur de cinéma. Connaissez-vous un grand étudiant en licence, avec des lunettes et étant comme ci, comme ça ? … Ah oui, je vois, il a un accent comme ceci … il porte souvent ceci et cela … C’est un de mes meilleurs étudiants. Travailleur, posant des questions pertinentes, toujours dans la séduction, un peu le leader de sa promo … réalisant des séquences vidéo de grande qualité avec le matériel du labo pour mes travaux dirigés … Le difficile pour nous, c’est de leur trouver des stages pertinents. Tout est réservé pour les écoles parisiennes. Le milieu est assez fermé … Mais, je ne le vois pas sur une barricade, dans notre université …


Dans le fond du psychisme de cet étudiant, il y a la révolte contre ses parents qui ne l’aident pas (cause psychologique) et contre les difficultés rencontrées pour rentrer dans un milieu réservé à ceux qui ont des relations (cause sociologique). Le mouvement de révolte de ses camarades rencontre sa propre rébellion et il se joint au mouvement (cause psychosociologique). Par ailleurs, dans sa situation quotidienne d’étudiant il est exemplaire, travailleur et charmant. Voilà deux facettes de sa personnalité : une profonde et enfouie, déterminée par une situation vécue comme doublement injuste ; et une immédiate, orientée par ses prédispositions et ses enjeux à long terme. Un exemple ne vaut pas démonstration, mais il souligne le rôle des situations dans la mise en œuvre des schèmes de la personnalité. Une personnalité ordinaire répond différemment selon le contexte dans lequel elle doit fonctionner. Il semble donc assez évident de dire que la personnalité n’est pas définie par des constantes s’exerçant dans toutes les circonstances. Ceci met donc en question la plupart des tests de personnalité qui définissent des « traits », des « facteurs » ou autres caractéristiques invariantes.

 
 
 

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