La fabrique psycho-culturelle des emeutiers
Les mondes comparés de l’enfant et de l’adolescent : 1950 / 1995
Éléments de l’environnement social de l’enfant | Années 1950 Rapport à l’élément | Années 1995 Rapport à l’élément
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La famille |
La famille est stable. Chaque parent à un rôle déterminé avec la prépondérance du père. Elle inculque le respect des maîtres, de l’effort d’apprentissage, des règles sociales … La famille au sens large (oncle, tante, grands-parents …) intervient dans l’éducation sociale de l’enfant (civilité, respect des autres …). Elle précise les normes à respecter, elle propose des modèles.
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La famille est en majorité éclatée. Chaque parent pris par son métier et sa vie individuelle est distant affectivement voire hyper-protecteur par compensation. L’autorité du père disparaît. L’enfant est laissé aux influences de ses pairs, des réseaux sociaux, des rencontres sociales … Il recherche ses modèles dans ce qu’il voit dans les médias (chanteurs, footballeurs …).
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L’autorité | Les figures d’autorité sont respectées voire craintes (le père, le maître, le policier, le juge, le prêtre, l’État …). Les fautes sont punies avec le consentement de tout le corps social qui respecte les lois et l’ordre.
| Les figures d’autorité respectées ont disparues sous les coups combinés de la dislocation de la famille, de la perte de prestige de l’école, des médias, de la montée de l’individualisme, de la critique philosophique du progrès et de la société telle qu’elle est devenue ...
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Les modèles sociaux
| Ils sont transmis aux enfants par l’école et repris par la famille. Ces modèles ce sont « les grands hommes » : militaires, savants, découvreurs, inventeurs, capitaines d’industrie …Ils promeuvent, pour la jeunesse, des valeurs de travail, de persévérance et d’abnégation au service de la collectivité.
| Ils sont transmis aux enfants par les différents médias. Ce sont des « riches » qui affichent leur décontraction, leurs possessions de prestige et leurs loisirs : chanteurs, footballeurs, influenceurs, animateurs télé, acteurs … Les valeurs transmissent aux enfants sont la décontraction, la jouissance, la notoriété … |
Les normes sociales
| Elles sont fortes et prégnantes. Elles sont sans cesse rappelées par la famille, l’école, la religion … Elles sont acceptées comme « allant de soi » car soutenant l’édifice de la société. On ne voit pas comment d’autres pourraient exister.
| L’élévation du niveau de vie, la liberté plus grande face à la famille, à l’école, aux autorités … fait s’estomper le respect des règles et normes collectives. Elles apparaissent désormais comme des contraintes arbitraires limitant le développement personnel et le plaisir. Elles sont rejetées, contestées, transgressées.
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L’école | Elle représente la possibilité d’élévation sociale par le savoir. Apprendre est valorisé car cela permet d’accéder à des métiers nobles (médecin, professeur, avocat …). Les enfants ont intégré cela. La société attend que ces métiers soient occupés. Les parents la sacralisent et la défendent. Le maître est respecté et soutenu. La sélection et les concours sont acceptés comme marqueurs des efforts scolaires.
| Elle devient une contrainte car on peut réussir autrement (influenceur, chanteur, dealer, footballeur, artiste, humoriste …). Les enfants la dévalorisent donc. Pour eux, le savoir n’apporte plus la réussite. Des milliers de Bac + 5 sont au chômage ou occupent des postes dévalorisés. Les méthodes pédagogiques relevant du 19ème siècle leur apparaissent dépassées par rapport aux tutoriels et aux démos des réseaux sociaux. La sélection est décriée comme étant constitutive d’inégalités non fondés.
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La religion
| La religion chrétienne est encore très présente. On se marie à l’église, on se fait enterrer à l’église… Le catéchisme est appris partout. Les normes de la morale sont des normes chrétiennes elles pèsent sur tout le monde et, donc, sur les enfants.
| La religion chrétienne a été évacuée avec ses rituels et ses normes pesantes. On ne croit plus en Dieu et chacun recherche son bonheur individuel en mettant en avant ses envies personnelles. Les enfants suivent le mouvement, ils exigent leur bonheur, c’est-à-dire leurs plaisirs immédiats.
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Le travail
| Les enfants voient les adultes travailler. Ces adultes lui transmettent l’idée de la réussite par le travail. Pour eux, le travail prend alors une grande valeur car il est porteur d’élévation sociale. C’est à travers lui que l’on peut rechercher la réussite et la notoriété future.
| Le travail a perdu son sens spirituel et moral chez les adultes et cela se transmet aux enfants. Ils pensent que l’on ne se réalise plus dans le travail puisqu’ils voient que le travail est devenu une contrainte faite uniquement pour gagner sa vie dans des métiers qui ont perdu leur sens.
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Les possessions
| Les enfants voient leurs parents travailler dur pour acquérir leur maison, des objets nécessaires, une voiture …, donc du mieux-être matériel. Les éléments matériels consacrent le travail et adoucissent la vie difficile. On paye en billets de banque, on voit l’argent partir.
| La société de consommation est arrivée. Une pléthore d’objets et de nourritures venant des quatre coins du monde sont offerts aux convoitises dans les multiples centres commerciaux, excitant des besoins superflus. Les enfants ne voient pas le lien avec le travail. Les parents payent en carte bleue. Les enfants sont devenus exigeants et veulent posséder toujours plus (la dernière Play station, le dernier smartphone, la dernière tablette …).
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Les réseaux sociaux |
Ils n’existent pas. Le rapport aux informations passe par la famille et l’école. Le rapport aux camarades passe par les échanges directs, les jeux collectifs …
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Ces réseaux médiatisent tous les rapports aux pairs, aux informations, au savoir ... Le rapport au savoir en est transformé car il n’est plus validé par une autorité reconnue (les fake news se déversent).
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Les loisirs |
Les loisirs sont rares et modestes lorsqu’ils existent. On joue avec les copains du quartier (jeux de billes, foot …), on sort en famille au cinéma … Les « vacances » sont des moments privilégiés où l’on se retrouve en colonie ou dans la famille élargie.
| L’offre de loisirs est centuplée : spectacles de tous genres, sports, voyages, randonnées et croisières, treks, fêtes dédiées, pratiques manuelles, pratiques artistiques … Les enfants les voient défiler sous leurs yeux. Des métiers spécifiques se sont développés (guide, coach, entraineur, accompagnateur, formateur, animateur de club …), ils exercent une forte attraction. Les loisirs virtuels (jeux en ligne, jeux de rôles, drogues …) sont aussi de la partie. Les enfants sont « formés » à pratiquer plusieurs types de loisirs.
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Le futur | On travaille pour avoir une vie plus agréable. De ce fait le travail a du sens. Le progrès matériel, économique et social est une valeur partagée motivante. Les affres de la guerre sont refoulées. On aspire à la paix.
| Les nombreuses informations reçues de toute part façonnent un futur angoissant : dérèglement climatique, pénurie des matières premières, tensions géopolitiques et guerres nouvelles … Par ailleurs le chômage est là, de nombreux surdiplômés restent sur le carreau, l’I.A. promet de remplacer de très nombreux postes … Tout cela angoisse les enfants. La génération « no futur » est née. Il faut donc jouir tout de suite et se révolter contre les adultes responsables. |
Les traces psychiques de telles enfances
Le tableau est déjà largement parlant sans qu’on y rajoute d’autres éléments de l’environnement. Dans les années 50 des enfants devenus adultes étaient soumis à l’autorité et aux normes. Il se retrouvaient chez le psychanalyste pour analyser le poids de leurs relations familiales. Mais la plupart des adultes ayant acquis de la sécurité affective dans leurs familles s’en sortaient et travaillaient pour eux et le progrès collectif en acceptant les contraintes sociales. De nos jours, les enfants n’ont pas acquis dans leurs relations familiales affectives leur sécurité de base. Rien ne leur apparait fixe et ayant de la valeur. Ils cherchent des repères dans de multiples offres sans les trouver car ils sont déstabilisés par leur anxiété toujours présente et également entretenue par la peur de l’avenir. On notera aussi que tous leurs repères fixes sont mis à mal. Or les psychologues de l’enfance ont très précisément relevé que cet ensemble de relations problématiques aux éléments de leur monde provoquait chez eux :
1°) de l’anxiété (il ne sait pas à qui se raccrocher, à qui faire confiance) (René Spitz),
2°) une faible estime de soi (difficulté à se sentir reconnu, valorisé ou digne d'attention) (John Bowlby),
3°) des troubles de l'attachement (difficultés à faire confiance aux adultes et à la société) (Donald Winnicott),
4°) le sentiment d’abandon avec des symptômes dépressifs (tristesse, repli sur soi, agressivité défensive) (Germaine Guex),
5°) des troubles du comportement (opposition, impulsivité et refus des règles et des limites) (Gordon Allport),
6°) des difficultés cognitives (problèmes de concentration, de motivation, de persévérance et d'organisation),
7°) la recherche de certitudes (l'enfant cherche à s'accrocher à des croyances fortes, à des groupes ou à des figures d'autorité pour retrouver un sentiment de sécurité) (Julia Kristeva).
Les sentiments dominants ressentis sont donc l’anxiété, la perte de confiance (en soi et en les autres) et l’abandon. Ils sont accompagnés du sentiment de désorientation qui favorise l’agitation affective interne (recherche vaine de repères car toujours sapée par l’anxiété et le manque de confiance) laquelle agitation débouche sur une accusation du monde et des autres avec la légitimation de l’agression revendicative. Cette agitation affective alimente la recherche de certitudes compensatrices et stabilisatrices. On a donc des personnalités intérieurement anxieuses et déstabilisées qui, extérieurement, sont agressives et affichent de farouches certitudes qu’ils veulent inculquer de force aux autres pour les consolider par effet de groupe. Nous avons là le portrait-robot de la personnalité de surface de nombreux de nos contemporains.

Les conduites des individus adultes face aux difficultés
Cela nous donne la représentation schématique ci-contre avec ses enchainements imparables. Les émotions ressenties provoquent des réactions psychologiques lesquelles déclenchent des comportements réactionnels. Au bout du compte nous avons des masses d’individus qui possèdent, enfouie en eux, une structure cérébrale latente identique.
Cette structure est fortement sollicitée par des conditions environnementales immédiates anxiogènes : dégradation des conditions de vie, des conditions d’étude, des conditions d’avenir, représentation catastrophique de la dégradation du fonctionnement de la société … Des groupes sociaux appellent à manifester « contre », mais quantité d’autres groupes ont des revendications « contre ». La convergence des « contre » se retrouve alors dans les rues. Un sentiment de puissance nait dans ces foules de personnes révoltées « contre » : elles vont, toutes ensemble, se venger de leur situation en agressant les représentants de cette mauvaise société qui les a abandonnés : policiers, pompiers, commerçants, bâtiments administratifs, écoles … La rage destructrice doit faire disparaître les difficultés vécues ...













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