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Réalité et Liberté : variation de sens


Peter Sloderdijk


Peter Sloderdijk est un philosophe contemporain qui s’efforce de penser le monde actuel. Dans un de ses derniers ouvrages : « Le palais de cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, 2011 », il nous propose une analyse du phénomène de la mondialisation. Il donne notamment une interprétation de différents phénomènes liés à la profusion de l’énergie et à la surabondance des biens matériels. C’est la facilité d’utilisation de ces énergies par les « esclaves mécaniques » (les moteurs divers), qui a permis le cycle dynamique du développement scientifique, technique et productif tous azimuts.

"L’afflux de plus en plus important d’une énergie provenant de gîtes qui paraissaient inépuisables n’a pas seulement permis la « croissance » permanente, c’est-à-dire le feedback positif entre le travail, la science, la technique et la consommation sur une période de plus de deux cent cinquante ans, … il a aussi entraîné des catégories respectables de l’ontologie de la vieille Europe comme l’être, la réalité et la liberté, dans un changement abrupt de signification...."


Pour expliquer comment les concepts de « réalité » et de « liberté » ont changé de significations entre les temps anciens et maintenant, Peter Sloterdijk se rapporte au changement des contextes économiques et des vécus expérientiels. Ces concepts, mis en relation avec des contextes différents, changent de significations. L’analyse philosophique qu'il nous propose est donc une réflexion sur le changement de significations de deux concepts forts de la civilisation occidentale.


La "réalité"


"Ainsi la connotation activiste de pouvoir-toujours-aussi-être-autrement s’est-elle nichée dans le concept du réel (connotation dont, jusqu’alors, seuls les artistes, en tant que vicaires du sens des possibles, avaient pressenti quelque chose), par contraste avec le constat de la tradition, dans laquelle l’allusion à la réalité était toujours traversée par le pathos de l’être-ainsi-et-pas-autrement : celui-ci réclamait par conséquent une révérence devant le pouvoir de la finitude, de la dureté et du manque. Une expression comme une « mauvaise récolte », par exemple, a été pendant toute une époque chargée de la gravité et de l’exhortation inhérentes à la théorie classique du réel. Elle rappelait à sa manière que le prince de ce monde ne peut être que la mort –soutenue par les cavaliers de l’Apocalypse, son escorte habituelle qui avait déjà fait ses preuves. Dans un état du monde tel que celui dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui, marqué par la surabondance de l’énergie, le dogme antique et médiéval de la résignation a perdu de sa validité – il existe désormais de nouveaux degrés de liberté qui pénètrent jusqu’au niveau des humeurs profondes de l’existence."


Le contexte d'arrière-plan formé par le développement économique permanent a donc changé la signification du concept de « réalité ». La « réalité » était quelque chose qui s’imposait de l’extérieur, contre laquelle il fallait se battre, qui exprimait quelque chose de « fini » et de cristallisé dans sa dureté, dans ses exigences et, souvent, qui exprimait une pénibilité, voire une agression (la famine de la mauvaise récolte). Cette « réalité » est devenue quelque chose qui n’est plus figée, quelque chose « en mouvement », quelque chose que l’on sait pouvoir changer par l'utilisation de techniques diverses. La résignation d'autrefois face à la « réalité », force externe qui s’imposait, ne peut plus être de mise dans notre monde d’aujourd’hui. La « réalité », pourrait-on dire, « n’est qu’une » réalité éphémère, avant qu’elle ne prenne une autre forme.


C'est ainsi, donc, que nos contemporains ont un rapport totalement différent à la "réalité". Ils refusent, par exemple, qu'on leur parle de "réalité" à laquelle il faut faire face. Le problème des retraites que les actifs ne pourront plus payer, ce n'est pas un vrai problème : il faut la retraite à 55 ans... La pandémie liée au virus covid-19, ce n'est pas une vraie réalité, c'est une invention de certains pour dominer le monde... La réalité annoncée par la science, par les responsables..., "n'est qu'une réalité pour ces gens là". Elle n'est pas vraie. Ils ne doivent pas nous l'imposer : aux armes citoyens, luttons, luttons pour refuser cette réalité.


La liberté


"... le concept de liberté a dû se libérer, au cours des cents dernières années, de ses significations traditionnelles. Sur ses harmoniques actuelles, il fait résonner des dimensions sémantiques d’un nouveau genre, en particulier la définition de la liberté comme droit à la mobilité sans frontières et au gaspillage de l’énergie dans la fête. On généralise ainsi deux droits seigneuriaux, la liberté de mouvement pétulante et la dépense capricieuse, au dépens d’une nature que l’on peut asservir .... Parce que la modernité dans son ensemble est une figure qui se détache sur un fond de couleur primaire de surabondance, le sentiment que les frontières ne cessent d’être abolies place les citoyens face à un défi. Ils peuvent et doivent prendre connaissance du fait que toute leur vie s’est déroulée dans une époque dépourvue de normalité. L’être-jeté dans le monde du « trop » se paie par le sentiment que l’horizon se déplace en glissant (pp. 324-325) ».


L’arrière-plan dans lequel évolue l’Homme contemporain est désormais « un monde du trop » et un monde de règles qui évoluent. Ce monde offre donc sans cesse des propositions de déplacement et de gaspillage. Par ailleurs, aussi, ce monde ne propose plus de normes fixes car elles évoluent en continu. Ce sont ces « offres » permanentes, venant de ce contexte nouveau, qui fabriquent la signification nouvelle de la « liberté ». La liberté a changé de sens. Si autrefois, c’était pouvoir échapper, par sa condition et par l’argent, aux contraintes de la « réalité », aujourd’hui, la liberté, c’est de pouvoir se déplacer où l'on veut, de consommer en gaspillant et de définir les normes que l'on veut respecter.


C'est ainsi, donc, que nos contemporains ont un rapport totalement différent à la "liberté". Ils refusent, par exemple, de respecter des règles qui de toute façon vont changer et qui, de plus, sont définies par les autres. Ils refusent aussi les restrictions et les contraintes proposées au nom d'une quelconque prévision d'effets négatifs à venir. Ils refusent encore tout ce qui peut limiter leurs possibilités de mouvement. Le plus surprenant de cette analyse, c'est qu'elle révèle comment nos contemporains, imbus de leur "liberté", ne sont que les jouets des effets de sens liés au contexte économique dans lequel ils vivent.


Conclusion


Sloterdijk rend compte des changements de significations de la "réalité" et de la "liberté" en reconstruisant les caractéristiques fondamentales de deux contextes situés à des époques différentes et en examinant ces concepts en regard de ces contextes. Ce ne sont donc pas les hommes qui, de l’intérieur d’eux-mêmes, donnent des significations différentes à ces concepts, ce sont les concepts en question qui, mis en regard de contextes différents, prennent des significations différentes. En conséquence du changement de sens des concepts de "réalité" et de "liberté", on peut comprendre la logique des réactions de nos contemporains qui refusent les réalités proposées et qui refusent aussi les moindres contraintes.


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