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La révolution populiste à venir


Les régimes démocratiques n’ont jamais semblé aussi faibles devant la nécessité qu’ils ont de trouver des consensus difficiles, devant le fait que leurs populations ont de plus en plus des mentalités hétérogènes entre elles et devant les provocations des régimes autocratiques et belliqueux environnants. Mais il faut dire que, de plus, les démocraties sont minées de l’intérieur par des groupes de politiciens qui visent à instaurer une dictature dite populaire en pratiquant une propagande d’agitation habile puisque se coulant dans la liberté d’expression.


La stratégie révolutionnaire des temps modernes


Dans une situation vécue par un groupe comme stressante, dévalorisante voire humiliante et n'offrant pas d'issue, un événement étincelle met le feu de la révolte en route. La violence s’exprimant alors est corrélative à l’oppression ressentie. Le révolutionnaire la canalisera à son profit.

C’est ainsi que certains groupes politiques, dans nos démocraties, s’efforcent de cultiver, dans certains segments de la population, plus ou moins repérés comme leurs électeurs, le ressenti d’une situation globale d’injustice, d’oppression et de pressurage. Par leurs discours indignés, par leurs dénonciations d’illégalités imaginaires et d’abus supposés ou réels, ils suscitent la crispation et l’écœurement préparant ces populations à la révolte, révolte qu’ils s’efforceront de transformer alors en révolution. Ces politiciens attendent donc « la goutte d’eau » qui déclenchera la révolte : un fait divers extraordinaire, une erreur gouvernementale, un événement social, politique … qui sera le détonateur.

Nous vivons donc actuellement une époque où des boutes feux populistes attendent leur heure pour mettre à bas la démocratie.


L’utilisation de la théorie de la goutte d’eau


La goutte d’eau qui fait déborder le vase est un élément capital. Elle a culturellement une signification particulière bien précise, c’est : « la petite quantité de trop qui provoque la catastrophe ». En examinant les situations qui provoquent une révolte dans les communautés humaines, on s’aperçoit que dans beaucoup de cas, face à une situation tendue et accablante, un petit élément supplémentaire vient allumer la révolte. « C’est l’aggravation d’une situation plus que la situation elle-même qui allume la mèche… autant que les données économiques, ce sont les affects et les émotions qui sont les moteurs des révoltes », nous dit un spécialiste (Gérard Vingt, Histoire des révoltes populaires en France, La Découverte, 2021). La révolte apparait comme la seule réaction possible face à une situation vécue comme totalement fermée et écrasante.


Rappelons nous la révolte des gilets jaunes en 2019 : l’augmentation de la taxe sur les carburants rends tout d’un coup leur situation déjà difficile, carrément « insupportable ». Cette surcharge financière vécue comme aggravation de leur situation déclenche le mouvement de revendication violente dirigée contre les gouvernants, qui ne les protègent pas, et contre les nantis, qui les narguent (Emmanuel Macron étant, pour eux, le représentant de ces deux catégories). Tous les témoignages recueillis -souvent pathétiques- par les journalistes et les sociologues le confirment (« Gilets jaunes ». Hypothèses sur un mouvement, Sylvain Bourmeau directeur, La Découverte, 2021).


Quelques exemples historiques de « révolte d’étincelle ».


Une jacquerie.

En 1356, elle commence près de Creil (dans l’Oise, à 45 km au nord de Paris). Des paysans sont molestés par des hommes d’armes du Roi de France (Jean II Le Bon, alors prisonnier des Anglais). La France et sa paysannerie sortent de la guerre de cent ans. Toute la population se ressent encore et aussi de la peste noire de 1345-1352 (environ 25 millions de victimes en Europe). Le pays est dans la confusion. Les « grandes compagnies » (groupes de soldats en déshérence), pillent les villes et les villages. Des agents fiscaux parcours le pays pour lever les sommes exigées par la rançon du Roi. Les récoltes sont au plus bas et leur mévente accroit la situation précaire des paysans. Par ailleurs, la noblesse est déconsidérée par les batailles perdues de Crécy (1348) et de Poitiers (1356). Elle est largement défaillante dans son rôle de protection et elle renforce cependant les prélèvements fiscaux pour compenser ses propres pertes d’argent. L’étincelle de l’échauffourée de Creil enflamme la moitié nord du pays. La violence des « Jacques » se déchaine contre les nobles : ils « s'en allèrent sans autre conseil et sans nulle armure, seulement armés des bâtons ferrés et de couteaux, en premier à la maison d'un chevalier qui près de là demeurait. Si brisèrent la maison et tuèrent le chevalier, la dame et les enfants, petits et grands, et brûlèrent la maison » (chroniques de Jean Froissart). La révolte fut matée dans le sang et à travers des atrocités.


Des ouvriers

En novembre 1831 éclate, à Lyon, sur la Croix-Rousse, la révolte des canuts. Cette révolte se propage rapidement dans tous les quartiers ouvriers de la ville. Les canuts sont des artisans qui tissent la soie à domicile sur leur propre métier à bras. Ils travaillent pour le compte de patrons négociants (les soyeux) qui leur fournissent la matière première. Leur revenu, très faible pour quinze heures de travail par jour, ne leur permet qu’une vie misérable. Par ailleurs, en 1829, le ministre de l’Intérieur leur avait retiré la liberté de s'organiser. De plus, en juillet 1830, Charles X avait été chassé par les Parisiens à la suite d’émeutes populaires. Louis Philippe avait été proclamé Roi des Français et le drapeau tricolore avait remplacé le drapeau blanc. Cette révolution avait donné aux canuts un espoir de reconnaissance. Mais, à Lyon, certains soyeux refusent d'appliquer un tarif minimum de paiement en prétextant la concurrence internationale. D'autre part, ces patrons, veulent évoluer vers la création de manufactures utilisant le métier à tisser mécanique Jacquard et pouvant mieux faire face à la concurrence, alors que les canuts veulent continuer à travailler dans leur modèle de production individuel et démocratique. Face à cette situation crispante, vécue comme une préparation de leur disparition, les canuts se mettent en grève. Le 19 novembre 1831 ils font face à la garde nationale. Des coups de feu éclatent. La troupe est donc prête à tirer. Deux jours plus tard, les canuts descendent de leur colline, drapeau noir en tête, et occupent le centre de Lyon après des combats avec les forces de l'ordre. On compte une centaine de morts. Le Président du Conseil Casimir Perier envoie 20 000 soldats sous les ordres du maréchal Soult aux portes de Lyon. Ils attendent que les insurgés se lassent. Le 5 décembre la troupe entre dans la ville. Une dizaine de canuts seulement seront traduits en justice puis acquittés.


Des jeunes de banlieues

Les banlieues, sièges de révoltes à répétition (caillassage de véhicules de pompiers, attaques de postes de police, incendie de voitures des forces de l’ordre …), se caractérisent par un cadre de vie détérioré et peu apaisant ; de piètres conditions de logement en immeubles ; une précarité sociale diffuse chez toutes les familles avec un taux de chômage frôlant les 40% ; l'accès aux soins et aux autres prestations : éducatives, récréatives, sportives, voire alimentaires, difficiles ; une insertion professionnelle des jeunes quasi inexistante ; une insécurité et un taux d’agressivité élevés … Ajoutons à cela la relégation territoriale et sociale de ces quartiers engendrant le sentiment de rejet méprisant de la part de la société. Les jeunes y sont en déshérence et cherchent désespérément un sens à leur vie. Ils ne trouvent que des substituts : drogue, jeux violents (rodéos, combats entre bandes, attaques des représentants de la société …), vols et dépravations divers (bris de mobilier urbain, destruction des éléments de signalisation, incendies de voitures…). Au total, pour les jeunes, une situation fermée et accablante.

En 2005, à Clichy-sous-Bois, des jeunes cherchent à échapper à un contrôle de police et se réfugient dans un poste électrique. Deux adolescents meurent électrocutés. L’événement déclenche en France une révolte des banlieues inédite par son ampleur et par sa durée. La révolte s’étend à des communes partout sur le territoire (274 communes). L'état d'urgence est déclaré ... Finalement, on compte près de 3000 personnes interpellées, 3 morts parmi les habitants ainsi que 217 policiers et gendarmes blessés et plus de 9000 voitures incendiées.


Conclusion


Dans toutes les situations de révolte d’étincelle, nous constatons le manque criant d’instance de dialogue. Personne ne se trouve en face des révoltés pour les entendre, dialoguer et, surtout, leur apporter des propositions tranquillisantes et réconfortantes. Il est vrai que les solutions possibles à la crise vécue ne sont pas évidentes puisqu’il faudrait transformer leurs situations largement verrouillées. Il est vrai aussi que les révoltés ne veulent pas des remèdes qui pourraient être proposés tant ils sont dans une attitude d’opposition ancrée dans leur passé douloureux.


Au réchauffement climatique apportant ses perturbations évidentes, il faut donc désormais ajouter le réchauffement socio-politique qui va assurément animer notre vie quotidienne jusqu’au grand soir de la révolution populiste à venir.

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