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La liberté individuelle de conduite : un mythe



1- Une manipulation invisible


Le concept "d'espace de vie" a été proposé par le psychosociologue américain K. Lewin dans les années 1940. Ce concept stipule que tout individu est inséré dans un système de pressions informelles. Dans ce système, toutes ses conduites dépendent des valeurs qu'il attribue par projection aux éléments clés de son environnement. Autrement dit, l'espace de vie dans lequel nous sommes nécessairement, influence, voire pilote -à notre insue, mais à partir de nos interprétations des choses- nos conduites.


Ce concept est tombé dans l'oubli alors que l'éthologie moderne a bien montré -mais pour le monde animal- que les comportements et les réactions d'un être vivant étaient totalement en synergie avec son état physiologique interne et les signaux clés qui existent et qu'il repère alors dans son environnement naturel. Ce sont les concepts du "monde perçu" et des "signaux déclencheurs".


Le concept d'espace de vie est tombé en désuétude car il concède sournoisement que notre idée de liberté de conduite individuelle -dont nous nous gargarisons- est une idée fausse, qu'elle est une interprétation défensive de la puissance espérée de notre individualité propre. Autrement dit, nous refusons de voir que nous ne sommes pas si "libres" que cela et que nous dépendons de nombreuses influences externes.

2- La démonstration originelle de K. Lewin


Reprenons le fameux exemple de la situation pédagogique sous contrainte (Lewin, 1946).


Soit un sujet S, à qui une "autorité" propose une tâche T, laquelle est pour le sujet chargée négativement (donc : à éviter, désagréable, répulsive...). Dans l'espace de vie du sujet, la tâche surgit avec une valeur négative et aussitôt, en même temps, une force psychologique Ft apparaît et le pousse à fuir cette tâche (flèche Ft partant du sujet et allant vers la droite).


Mais l'autorité, qui propose la tâche, veille. Elle met une récompense R, chargée positivement par hypothèse, en arrière de la tâche T. Une force Fr pousse alors le sujet à faire la tâche (flèche Fr, partant du sujet et allant vers la tâche).

L'autorité met aussi une menace M, chargée négativement puisque c'est une menace. La force Fm pousse alors le sujet vers la tâche.


Le sujet mis dans cette situation de conflit va nécessairement essayer de "fuir" latéralement pour éviter la menace et la tâche, ou même, si les conditions de la situation sont favorables, essayer d'obtenir R, en évitant T et M.


Il y a une tension intérieure pour le sujet, tension transcrite et matérialisée par le conflit des flèches sur le schéma topologique représentant l'espace de vie. L'autorité contraignante extérieure, voyant la possibilité de fuite ou de détour vers la récompense, ferme alors les issues latérales en posant ce que Lewin appelle des "barrières". Ces "barrières" (B) sont soit matérielles (par exemple enfermement du sujet), soit physiques-humaines (l'autorité reste là, à surveiller), soit encore ces barrières sont morales (éviter la situation ce serait "contraire à l'honneur", ou ce serait "faire de la peine à ceux qui vous aiment", ou encore : "un péché", ...), soit, enfin, les barrières sont sociales (éviter la situation, ce serait "se mettre en dehors du groupe", "ne pas être comme les autres", "compromettre son avenir social",...). Des forces Fb forcent donc le sujet à rester devant la tâche. L'espace de vie prend alors la configuration ci-dessous :


Fr : force attractive due à la récompense promise

Fm : force attractive (poussant à la tâche) due à la menace

Ft : force répulsive due à la tâche elle-même

Fb : forces répulsives dues aux barrières (enfermement

et/ou contraintes morales )


L’espace de vie lewinien de la situation pédagogique vécue


La situation est alors situation totalement fermée. La conduite va exprimer la résultante des significations en même temps que la résolution de la tension créée par leur conflit. Cette tension fait que, telle quelle, la situation ne peut être vécue longtemps et l'action va se déclencher "pour en sortir" : pleurs ou enkystement sur place, violence et assaut des barrières... Dans tous les cas, l'action faite est en rapport étroit avec les significations des éléments de l'espace de vie et des forces psychologiques apparues.


3- Et dans notre vie quotidienne ?


Le schéma topologique construit par Lewin permet de visualiser ce que peut être une situation vécue et construite en tant que système de forces "motivantes", interdépendantes et liées à des significations projetées par l'acteur lui-même. Le schéma ci-dessus montre bien que toute intervention sur un élément clé ou une "valeur" d'un de ces éléments modifie l'ensemble de la situation et rend possible une autre action.


La situation prise pour la démonstration de K. Lewin est tout à fait particulière. Les esprits forts ne vont pas manquer de dire que "ce n'est pas comme cela que ça se passe dans la vraie vie...". Certes, les choses ne sont pas aussi simples dans la vie courante et, si on devait faire une schématisation des "éléments clés de la situation vécue", des "valeurs attribuées", des "forces poussant à l'action"..., nous aurions bien du mal à faire cette schématisation. En effet, d'une part, il y a de trop nombreux éléments clés et, d'autre part, nous n'avons même pas conscience de leur existence, de leurs valeurs et des forces qu'ils exercent sur nous. Sans parler de ce refus psychologique défensif de considérer, qu'au final, des "forces obscures" nous manipulent !


Pourtant de nombreuses confirmations de la détermination des conduites humaines venant des "valeurs" ou des significations données par les individus aux éléments clés de leur environnement ont été apportées par les sociologues, les psychologues et les psychothérapeutes notamment. Ceux qui connaissent les écrits de R. Laing, d'E. Berne ou de P. Watzlawick ont à l'esprit les expérimentations en grandeur réelle de leurs thérapies réussies. Ces experts réussissent à faire changer de conduite leurs malades en intervenant, par la parole, sur les significations données à certains éléments de leur univers de vie. Ainsi, un adolescent ne voulant plus aller au Lycée, décide d'y retourner ; ainsi, une mère de famille lève sa protection étouffante sur son fils qu'elle pense protéger...



Berne E., Des jeux et des Hommes, Stock, 1975.

Laing R., La politique de la famille, Stock, 1972.

Lewin K., (1946), Psychologie dynamique, trad. P.U.F., 1967.

Watzlawick P., L’invention de la réalité, Paris, Seuil, 1980.

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