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Conflit des interprétations

Nous vivons dans un monde de conflits. Non pas seulement des conflits armés, mais aussi dans les oppositions très vives des croyances et des opinions. On pourrait même dire que nous vivons dans un climat d'intolérance et de violence à peine contenues. Il est extrêmement rare que l'on puisse soutenir un point de vue complet et rationnel, sur un sujet quelconque, sans que d’autres personnes, immédiatement, soutiennent des points de vue différents et se fâchent. Les journaux, d’ailleurs, s’amusent à prendre une quelconque question d’actualité et à organiser la dispute : d’un coté une personnalité qui est « pour », de l’autre, une personnalité qui est « contre » (comme cela, le brave quidam, ne sait plus qui a raison). Ce phénomène est amplifié dans les débats télévisés dans lesquels les contradicteurs écoutent à peine les arguments énoncés et n'y répondent pas, tant occupés qu'ils sont à asséner leur propre vision des choses.




Le phénomène d'interprétation est bien connu. On sait, par exemple, qu'à une même planche du Test des tâches d'encre de Rorschach, différents individus donneront différentes interprétations venant de leurs différentes caractéristiques psychiques servant de grille de perception.


Ainsi, donc, un même fait indubitable et objectif apparait donc, à différentes personnes, avec des significations différentes. Je vais, dans ce post, poser les bases de la compréhension-interprétation des diverses significations qui apparaissent aux uns et aux autres.



1- Exemple d'interprétations différentes d'un même événement

Je prend une anecdote banale rapportée par un psychologue connu, Boris Cyrulnik. Voici, ce qu’il nous dit :


« Je regarde un match de rugby à la télévision. Arrive une de mes amies à qui je demande : Peux-tu me décrire ce que tu vois sur cet écran ? » Elle me répond : « Je vois des hommes couverts de boue qui s’entassent et se bagarrent dans une ambiance de vocifération. »


« Je pose alors la même question à son fils qui joue dans l’école de rugby locale. Il me répond : La troisième ligne s’est détachée rapidement car les piliers toulonnais sont plus solides, ce qui a permis au demi de mêlée de passer son adversaire et d’envoyer à l’essai son trois quart centre déjà lancé. Quelle beauté, quelle élégance, la foule crie son enthousiasme… » (B. Cyrulnik, Les nourritures affectives, 2000)



Une mêlée ordonnée au rugby


Le même phénomène social observé par les deux protagonistes est ici une phase de jeu d'un match de rugby et, plus particulièrement une mêlée organisée et une action qui la suit.


La mère de famille et son fils ont deux visions très différentes de la scène. Dans cette situation familiale, ces deux visions n'entrainent pas de conflit : la mère admet qu'elle ne comprend pas ce sport violent et incompréhensible, et le fils sait que sa mère ne connait pas les règles et ne veut pas les connaître. Il n'y aura pas de dispute à ce sujet. Chacun reste dans sa sphère.


2- Les origines des interprétations


Pour la mère de famille, ce qu'elle voit à la télévision ne veut rien dire de précis. Son commentaire : « ce sont des hommes couverts de boue qui s’entassent et se bagarrent dans une ambiance de vocifération », montre son incompréhension vis-à-vis d’un événement qui semble pourtant intéresser des hommes et des adolescents censés. Les actions qu’on lui montre prennent un sens global négatif : il s'agit pour elle : d' « une bagarre primitive et confuse empreinte de bestialité ». Contrairement à son fils, cette mère de famille n’a pas connaissance des règles du rugby pour comprendre les actions qu'elle voit. Elle interprète la phase de jeu présentée à partir d'une grille de lecture personnelle que l'on pourrait appeler : « grille de lecture des bagarres d'ivrognes dans la rue... », ou quelque chose de ce genre.


Le fils lui, connaît les règles et les rôles des acteurs du jeu de rugby et possède donc le code culturel complexe pour analyser ce qui se passe. Il sait en particulier que : « la mêlée est une phase cruciale du jeu dans laquelle les « avants» doivent faire preuve de force », il sait que « le rugby est un jeu qui se gagne d’abord devant », il sait aussi que « la protection des avants envers le demi de mêlée est primordiale », que « les troisièmes lignes ailes doivent perturber les demi adverses », qu' « un trois quart doit guetter le décalage et s’infiltrer dedans », qu' « un trois quart lancé est très difficile à rattraper ou à plaquer par une ligne arrière statique »…, C’est parce que le fils a toutes ces règles en arrière-plan de sa vision des actions de jeu qu’il voit sur l’écran, qu’il est capable d’accéder à un tout autre sens de ce qui se passe. Il se dit : « Quelle beauté, quelle élégance, la foule de connaisseurs crie son enthousiasme. »


Les règles du jeu et donc des rôles à tenir dans le jeu, sont les règles culturelles de fonctionnement du jeu de rugby. Pour le fils, ces règles lui servent à interpréter et à arriver au sens final de la scène pour lui, qui est donc : « superbe action de jeu, montrant la domination de la mêlée toulonnaise et le savoir faire du demi de mêlée et des trois quarts, normalement appréciée par les connaisseurs que sont les spectateurs ». En relation avec les règles, le fils a repéré que la mêlée toulonnaise, et en particulier ses piliers, ont permis aux troisièmes lignes ailes de se détacher et de perturber les demis adverses. En relation avec les règles, le fils a repéré que le demi de mêlée toulonnais en avait profité pour passer et créer le décalage pour son trois quart. En relation avec ces règles, le fils a repéré que le trois quart avait tout compris, dès le départ de l’action de ses partenaires, et s’était lancé à fond dans le trou créé pour saisir la passe évidente et faire une course victorieuse. Pour le fils, chaque action de jeu prend une signification précise car il rapporte ce qu’il voit au cadre d’arrière-plan contenant toutes les règles du jeu de rugby.


3- L'émergence du sens


Cet exemple nous permet de voir comment fonctionne naturellement l’émergence du sens de quelque chose. Ici, dans les deux cas d’interprétation du même fait, il y a une « contextualisation » de l’action. Pour la mère de famille, cette mise en contexte se fait à partir de ses expériences personnelles des pugilats confus. Pour le fils, la mise en contexte se fait par rapport aux règles connues du rugby. Ces contextualisations différentes mènent à des interprétations différentes, fondées sur l’apparition de significations différentes. Un sociologue a complètement analysé les processus d'interprétation se déroulant en fonction des référentiels possédés par les Hommes et les groupes : F. Gonseth : Le référentiel, univers obligé de médiation, 1990.


L’anecdote du jeu de rugby nous permet aussi de bien voir que donner du sens à quelque chose, c’est, en quelque sorte, l’évaluer. L’évaluation est donc une forme de compréhension et, vice et versa, la compréhension est une évaluation. Une évaluation se fait toujours par rapport à un référentiel, une échelle de valeur, posée a priori, ou construite. Ainsi, une compréhension (trouver une ou des significations à quelque chose), se fait bien à travers une mise en rapport avec un référentiel.


4- Le processus de la perception


L’usage évaluatif que l’on fait des règles, des normes et des valeurs (toutes choses constitutives d’une culture servant de référentiel), nous conduit à mettre en lumière le phénomène même de la perception. Car, percevoir, c’est donner du sens aux éléments perçus. En effet, on ne perçoit pas ce qui n’a pas de signification pour soi.


L’exemple de la mère de famille face au match de rugby est très explicite sur ce point. Elle ne peut pas percevoir les actions du jeu car elle n’a pas la « culture » d’arrière-plan le lui permettant. Elle en perçoit qu'une «action confuse et des vociférations. Cette culture donne non seulement les éléments d’appréciation (les règles du bon jeu), mais elle fournit aussi les catégories perceptives (les mots, les termes et les concepts nécessaires pour découper le jeu). N’ayant pas, par exemple, la règle du : « les troisièmes lignes ailes doivent perturber les demi adverses », elle ne peut pas voir « les troisièmes lignes » ni « les demi adverses », ni une « perturbation quelconque du jeu défensif » des demi adverses. Elle ne peut pas, non plus, voir que s’étant « détachés » de la « mêlée » (catégories perceptives qu’elle ne possède pas), ces troisièmes lignes ailes ont permis à leur propre demi de mêlée de « passer le demi adverse » (elle ne sait pas ce qu’est « passer un demi adverse).


Ce que nous analysons ici est tout à fait transposable à ce qui se passe pour les différents acteurs qui sont dans diverses situations de la vie sociale. Il y a des acteurs, non acculturés à leur milieu, qui ne possèdent pas les règles du fonctionnement minimum de telle ou partie de la société. N’ayant pas ces règles, ils sont en complet décalage par rapport à ceux qui possèdent ces règles. Cela se passe comme pour la mère de famille et son fils, au sujet du rugby. Ils ne possèdent pas les mêmes catégories perceptives (ou ils n’en possèdent pas du tout pour la situation considérée). Ils ne possèdent pas l’arrière-plan culturel permettant l’évaluation de ce qui se passe. Ils ne peuvent donc comprendre, comme les autres personnes dans la situation, les phénomènes (lorsqu’ils peuvent les comprendre).


5- Les batailles à venir pour la définition des faits


Comme l'a analysé le sociologue et sondeur Jérôme Fourquet (L'archipel français, 2019), la France est un assemblage hétéroclite de groupes sociaux de différentes ampleurs. Du fait de l'intervention de quantité de facteurs différentiels, ces groupes n'ont plus du tout les mêmes référentiels culturels, scientifiques et autres... Presque plus rien n'est donc interprété et compris de la même façon. D'ailleurs, de ce fait, les gens ne perçoivent même pas les mêmes choses ! Pour chaque groupe, toute action faite dans l'espace public prend un sens différent que pour un autre groupe. Ce phénomène est à la source des conflits quotidiennement vus dans les rues et un peu partout sur notre territoire. Comme l'a montré un autre sociologue (S. Moscovici, Psychologie des minorités actives, 1996), les groupes minoritaires sont les plus actifs pour justifier, valoriser et faire accepter par les autres leurs interprétations des choses. La majorité, dite silencieuse, n'a plus qu'à s'accrocher aux règles décriées de la démocratie pour tenter de préserver un minimum de vision commune acceptable.

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