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Anti-vax et pro-vaccin : le conflit des interprétations

Nous vivons dans un monde de conflits. Non pas seulement des conflits armés, mais aussi dans les oppositions vives des croyances et des opinions. Il est extrêmement rare que vous puissiez soutenir un point de vue, sur un sujet quelconque, sans que d’autres personnes, immédiatement, soutiennent des points de vue différents. Les journaux, d’ailleurs, s’amusent à prendre une quelconque question d’actualité et à organiser la dispute : d’un coté une personnalité qui est « pour », de l’autre, une personnalité qui est « contre ». Ce phénomène est amplifié dans les débats télévisés dans lesquels les contradicteurs s’écoutent à peine parler et se coupent la parole sans vergogne. Un même phénomène apparait donc, aux uns et aux autres, avec des significations différentes. Ce qui nous intéresse, c’est de comprendre comment ces diverses significations apparaissent.


1- Le rôle des connaissances

Je vais prendre une anecdote banale rapporté par un psychologue connu, Boris Cyrulnik. Voici, ce qu’il nous dit :


« Je regarde un match de rugby à la télévision. Arrive une de mes amies à qui je demande : « Peux-tu me décrire ce que tu vois sur cet écran ? » Elle me répond : « Je vois des hommes couverts de boue qui s’entassent et se bagarrent dans une ambiance de vocifération. »


Je pose alors la même question à son fils qui joue dans l’école de rugby. Il me répond : « La troisième ligne s’est détachée rapidement car les piliers toulonnais sont plus solides, ce qui a permis au demi de mêlée de passer son adversaire et d’envoyer à l’essai son trois quart centre déjà lancé. Quelle beauté, quelle élégance, la foule crie son enthousiasme… » (Cyrulnik, 1993, p. 13)


Cette anecdote nous montre comment la connaissance des règles sert d’arrière-fond à la compréhension d'un match de rugby et, plus particulièrement une mêlée spontanée et l'action qui la suit.


Pour la mère de famille, ce qui se passe à la télévision ne veut rien dire de précis. Son commentaire : « ce sont des hommes couverts de boue qui s’entassent et se bagarrent dans une ambiance de vocifération », montre son incompréhension vis-à-vis d’un événement qui semble pourtant intéresser des hommes censés. Les actions qu’on lui montre prennent un sens global assez négatif : elles renvoient à : « une bagarre primitive et confuse empreinte de bestialité ». Contrairement à son fils, cette mère de famille n’a aucune connaissance des règles du jeu nécessaires pour interpréter l'action.


Le fils lui, connaît ces règles. Il sait en particulier que : « le rugby est un jeu qui se gagne d’abord devant », « la protection des avants envers le demi de mêlée est primordiale », « les troisièmes lignes ailes doivent perturber les demi adverses », « un trois quart doit guetter le décalage et s’infiltrer dedans », « un trois quart lancé est très difficile à rattraper ou à plaquer par une ligne arrière statique »…, C’est parce que le fils a toutes ces règles en arrière-plan des actions de jeu qu’il voit sur l’écran, qu’il est capable d’accéder à un tout autre sens de ce qui se passe.


Ces règles, qui sont les règles culturelles de fonctionnement du jeu de rugby, lui servent à interpréter et à arriver au sens final de la scène pour lui : « superbe action de jeu, montrant la domination de la mêlée toulonnaise et le savoir faire du demi de mêlée et des trois quarts, normalement appréciée par les connaisseurs que sont les spectateurs ». Pour le fils, chaque action de jeu prend une signification précise car il rapporte ce qu’il voit au cadre d’arrière-plan contenant toutes les règles du jeu de rugby (le référentiel).


2- L'émergence du sens


Cet exemple nous permet de voir comment fonctionne naturellement l’émergence du sens. Ici, dans les deux cas d’interprétation du même fait, il y a un référentiel d'interprétation.


Pour la mère de famille, cette mise en contexte se fait à partir de ses expériences personnelles des pugilats confus. Elle a des croyances toutes faites sur le rugby, jeu violent fait pour des hommes bagarreurs. Pour le fils, la mise en contexte se fait par rapport aux règles connues du rugby. Ces contextualisations différentes mènent à des interprétations différentes, fondées sur l’apparition de significations différentes.


L’anecdote de Cyrulnik nous permet aussi de bien voir que donner du sens à quelque chose, c’est, en quelque sorte, l’évaluer. L’évaluation est donc une forme de compréhension et, vice et versa, la compréhension est une évaluation. Ainsi donc, une évaluation se fait toujours par rapport à un référentiel, une échelle de valeur, posée a priori, ou construite.


3- Application aux normes et croyances sur le vaccin


Les référentiels possédés par les individus vont filtrer et interpréter toutes les informations disponibles concernant le Covid, la pandémie et le vaccin. Ces filtres mènent à des visions totalement différentes et à des conclusions opposées sur la vaccination.

Tout le monde veut se préserver. Seulement, les anti-vax veulent se préserver de la société et des mauvaises personnes qui la peuplent ; les pro-vax, quant à eux, veulent se préserver d'un virus, et aussi, préserver les autres du même virus.

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