Déradicalisation


Le phénomène dit de la "radicalisation" n'est pas un phénomène nouveau. On trouve des radicalisés à tous les moments de l'histoire. Par ailleurs, des moyens de "déradicalisation" ont déjà été mis en oeuvre à travers des expériences de "rééducation" et de "lavage de cerveau". Comment, de nos jours, dans nos démocraties, peut-on espérer "déradicaliser" ?


Définition


La radicalisation est un processus psycho-cognitif qui conduit un individu à adopter et à s'investir totalement dans une idéologie simplificatrice (une vision du monde restreinte, un ensemble rassemblé de principes et de valeurs). Cet état d'esprit déclenche des actions violentes contre les personnes et les groupes qui ne partagent pas cette vision du monde et les principes et les valeurs associés. Le "radicalisé" est donc un extrémiste violent qui a pour raison d'être l'extension totale de son idéologie ce qui l'amène à combattre à mort ceux qui ne pensent pas et ne se comportent pas comme lui. Ses actions destructrices sont totalement justifiées dans son esprit par sa volonté d'arriver à un monde pur selon ses principes et, donc, d'éliminer complètement ceux qu'il a constitués comme des ennemis puisqu'ils ne sont pas et ne pensent pas comme lui.


Quelques figures de radicalisés


Nous nommons différemment certaines figures connues du radicalisé : ce sont des illuminés, des fous, des sanguinaires, des terroristes, des tyrans, des rebelles, des détraqués, des criminels ou encore, des idéologues forcenés. Nous allons voir que l'on peut simplement les considérer comme des malades mentaux.


Ces dénominations veulent dire qu'il y a des points communs entre toutes ces personnes dites "radicalisées". Nous considérons qu'elles ne sont pas équilibrées du point de vue mental et qu'elles ne se comportent pas comme l'homme banal et normalement civilisé. À un moment donné de leur histoire personnelle, suite à un déséquilibre à retentissement psychologique fort, leur cerveau a basculé dans une obsession conduisant à des actions contre leurs semblables, actions appelées "radicales" du fait même qu'elles s'éloignent des conduites "normales".


Nous avons entendu parlé de quelques radicalisés célèbres. Caligula fut un empereur romain qui succéda à Tibère en l'an 37. Il devint un tyran sanguinaire et débauché faisant exécuter tous ses opposants. Il envisagea de nommer consul son cheval, cheval qui partageait sa table. Savonarole, qui était un moine dominicain, révolté contre la corruption liée aux indulgences, prend le pouvoir dans la Florence de la Renaissance. Il se déclare prophète parlant sous l'inspiration de Dieu et fonde une "république chrétienne et religieuse" qui est une vraie dictature meurtrière. Robespierre est la figure historique de l'extrémiste violent de la Révolution française. Son idéologie de la pureté révolutionnaire l'a poussé à guillotiner de nombreuses personnes qui ne pensaient pas exactement comme lui ou qui, de son point de vue, mettaient la République en danger. Landru (années 1920), était un sérial killer qui se faisait passer pour un riche veuf esseulé. Il promettait le mariage à ses victimes qu'il dépouillait de leurs économies. Il brulait ensuite leurs corps dans les fourneaux des villas qu'il louait. Staline, dirigeant soviétique des années 45 est un exemple de dictateur sanguinaire. Outre l'élimination systématique de tous ses opposants à travers des procès truqués, il est jugé responsable de la mort en déportation dans des camps, de plus de vingt millions de personnes qui pouvaient être opposées à sa vision des choses. Ben Laden est un fanatique islamiste d'origine saoudienne, chef du réseau terroriste Al-Qaïda dans les années 2000. C'est un idéologue du djihad, c'est-à-dire de la guerre sainte d'extermination contre tous ceux qui ne sont pas musulmans. Il a organisé les attentats de 2001 sur les tours du World Trade Center de New York qui ont fait 2977 morts. Anders Behring Breivik est un terroriste norvégien d'extrême droite qui a réalisé les attentats d'Oslo en 2011. Il commet d'abord un attentat à la bombe visant un édifice gouvernemental à Oslo, causant huit morts. Il continue ensuite avec une tuerie de masse dans un camp sur l'île d'Utøya où il assassine 69 adolescents.


Les points communs


Il faut souligner tous les points communs présents chez ces radicalisés, les différences portant seulement sur les victimes expiatoires désignées et les moyens de les éliminer. Nous notons :

  • l'extrêmement forte motivation, totale et continue que rien ne satisfait et n'affaiblit ;

  • la volonté omniprésente de purification, laquelle passe par l'élimination physique définitive des personnes désignées comme des obstacles ;

  • le but ultime recherché qui est la mise en place d'un monde pur, monde débarrassé des "impurs", c'est-à-dire de ceux qui ne pensent pas et n'agissent pas comme il faut, personnes qui n'ont pas leur place dans le monde voulu ;

  • le seul et unique moyen possible à utiliser pour atteindre le but ultime : la mise à mort, par différents moyens, des personnes obstacles.


Genèse de la radicalisation : la révélation


Tous les cas que nous avons cités ont intéressé les psychologues et les psychiatres. Leurs expertises révèlent toutes les problèmes affectifs rencontrés dans l'enfance : rejet affectif et social, souffrance psychologique, humiliation, sentiment d'infériorité ou d'abandon, problème d'identité négative, chocs affectifs dévalorisants... Des événements de leur vie ont fait se cristalliser, à un moment donné, leur système de croyances autour de quelques principes simples trouvés dans des modèles ou des écrits qui leur apportent une révélation, une évidence qui donne sens à leur vie. Cette révélation comble donc une attente, une désespérance, un vide de sens créé par les problèmes psycho-affectifs.


Adossée alors à une idéologie simpliste, construite à cette occasion, leur vie trouve un vrai sens dans la poursuite de la réalisation des commandements de leurs croyances. Leur système de croyances (ou leur idéologie, ce qui est la même chose), a une force propre qui les sécurise tout en leur indiquant ce qu'ils doivent faire pour réaliser pleinement leur vie. Ce qui caractérise les radicalisés c'est que, ce que commande leur système de croyances, c'est l'élimination, le meurtre de quantité de personnes qui ne partagent pas leurs propres principes de référence.


La quadruple radicalisation


Chez les radicalisés, tout est extrême.


Radicalisation de la motivation

La force qui pousse les radicalisés est très forte et constante. il n'y a pas de répit à la poursuite de leur but. Ils vivent avec leur obsession permanente. Ils sont tout entiers tendus vers la réalisation de leur mission. Ils déploient des trésors d'efforts, d'intelligence et de ruse pour arriver à leur fin et, donc, réaliser les séries de meurtres qui signent leurs réussites.


Radicalisation du système de croyance

Le système de croyances des radicalisés est sans failles. Il permet de résister à toutes les objections, il porte en lui toutes les justifications. Ce système se radicalise encore à l'extrême dans le principe ultime de la purification. Tout ce qui est fait participe à cette purification. Que ce soit Caligula qui purifie l'Empire et le pouvoir impérial à Ben Laden qui purifie le monde en passant par Landru qui purifie la société en éliminant les veuves inutiles. Sans parler de Savonarole, de Robespierre, de Staline et de Behring Breivik qui ont ce but explicite. Tous les systèmes de croyances portent en eux l'idée de devoir sacré et absolu à réaliser. Cette réalisation est le sens de leurs vies.


Radicalisation des groupes de victimes

Les victimes désignées ne sont pas choisies une par une en fonction d'aléa de la vie quotidienne. Elles font partie de larges groupes : les opposants, les riches veuves, les impies, les immigrants musulmans (les juifs, si on se rappelle d'Hitler)... La haine et la vindicte des radicalisés définissent des types généraux de populations fautives qui doivent disparaitre pour purifier le monde et leur permettre de réaliser leur mission.


Radicalisation des moyens d'exécution

Là encore, les radicalisés ne font pas dans la demi-mesure. La mort violente de leurs victimes désignées est toujours la réponse qu'ils mettent en œuvre. La palette de leurs actes va de l'assassinat ciblé d'un opposant à la condamnation à mort d'une masse de personnes (charrettes pour la guillotine, attentats à la bombe, déportation au goulag...).


Un déséquilibre mental


L'homme dit "normal" pilote sa vie en fonction d'un ensemble de principes de vie, personnels et aussi partagés en partie. Son vécu affectif enfantin et le bain culturel dans lequel il évolue lui ont inculqué des certitudes qui constituent les fondements de la structure psycho-cognitive de sa personnalité. Qui dit "ensemble de principes de vie", veut bien dire que chacune des personnes "normales" met en œuvre, dans ses conduites quotidiennes, de très nombreux principes imbriqués et plus ou moins spécialisés ou généraux du genre : "il faut éviter les conflits", "il faut que je fasse carrière", "il faut faire attention à ceux qui veulent vous exploiter", "il faut repérer et taper fort sur les tricheurs", "je ne dois pas imiter les réactions mon père dans ces circonstances", "il faut faire du sport"... Ces principes fonctionnent ensemble et sont appelés plus précisément à être mis en avant dans certaines circonstances.


Le malade mental (le paranoïaque, le pervers narcissique, le pantophobe (celui qui a peur de tout)..., ont des systèmes de principes de vie restreints et omniprésents en toute situation. Quelques principes de vie seulement guident leurs conduites souvent inadaptées aux situations. On connait, bien sûr le paranoïaque : il est toujours persuadé, en tout lieu, face à toute personne, "qu'on lui en veut", "qu'on va lui faire du mal", "qu'il faut qu'il se protège et se défende"...


Le psychisme du radicalisé ressemble à celui de ces déséquilibrés qui voient le monde à travers un système de principes de vie limité et qui raisonnent en toutes circonstances avec ce système restreint. Leurs quelques principes pourraient être du genre : "il faut purifier le monde", "c'est mon devoir de réaliser cette purification", "la seule façon de purifier est d'éliminer les impurs"... Le radicalisé est donc un déséquilibré mental. La société, évoluée et humaniste dans laquelle nous sommes lui doit des soins, comme à tout malade mental. Le mettre en prison n'est pas, à l'évidence, un traitement approprié.


Points d'attaque de la déradicalisation


La déradicalisation est dite réussie lorsque le système de croyance du radicalisé est désorganisé et ses principes néantisés pour que d'autres les remplacent. C'est alors que les actions meurtrières n'ont plus de support idéologiques et que ces actions perdent leur signification positive. En conséquence de quoi, elles ne sont plus mises en œuvre.


Actuellement, des centres de déradicalisation tentent une sorte de rééducation à but d'insertion dans la société en construisant autour du radicalisé un univers de formation attractif : matières scolaires, ateliers pratiques, apprentissages sociaux divers... Cette immersion devrait amener le radicalisé à se construire une autre vision du monde et une autre définition de son identité. Mais 80% des radicalisés ne sont pas affectés par ce type de programme. Ainsi l'approche sociale et éducative des systèmes de croyance des radicalisés à partir d'éléments éducatifs signifiants pour les normaux n'est pas appropriée. Leurs systèmes de principes de vie portent en eux des arguments de défense. Ils résistent à toutes les objections et tentatives de formation habituelles. Leur cohérence psychique garantit leur inviolabilité.


Il ne faut pas oublier que chacun de ces systèmes idéologiques est né à partir d'une série de chocs affectifs : sentiments de déréliction, de dévalorisation, d'infériorisation, de perte d'identité..., chocs qui ont "imprimés" le cerveau. Il faudrait donc s'occuper de ces sentiments à l'origine de la cristallisation du système psycho-cognitif. Il s'agirait donc là d'une véritable psychothérapie, largement hors de portée, car la première des conditions pour qu'une psychothérapie fonctionne c'est que la personne cible l'accepte car elle se sent en souffrance. Or, jusqu'ici, nous n'avons pas entendu encore parlé de radicalisé "en souffrance" psychologique. Au contraire, la caractéristique du radicalisé est son sentiment de confort qui prend appui dans ses certitudes.


On peut alors penser à une attaque psychologique plus agressive et violente du système idéologique, attaque pratiquée, par exemple, en temps de guerre dans les camps de rééducation politique des régimes totalitaires. Actuellement, par exemple, en Chine, les Ouïghours, peuple à majorité musulmane et des chrétiens, accusés de ne pas être assez chinois, sont "rééduqués". Des écrivains comme Jean Pasqualini, Simon Leys, Jean-Luc Domenach..., ont décrit les techniques de violences psychologiques utilisées pour que les prisonniers finissent par penser "comme il faut" (on se rappellera aussi le film "Orange mécanique"). Ces techniques reposent sur l'épuisement psychique et physique de la personne à rééduquer. Epuisement général qui rend plus perméable le cerveau. Celui-ci est alors bombardé de slogans, de formules, de vérités évidentes... qui finissent par devenir des certitudes acquises (cf. Arthur Koestler, le zéro et l'infini).


Les techniques de lavage de cerveau (ou de reconditionnement psychique) bénéficient désormais des avancés des neurosciences. Les manipulations mentales sont beaucoup moins invasives et violentes. Elles utilisent les techniques de l'hypnose combinées à des drogues. Le cerveau est mis dans un état qui favorise sa "reprogrammation". Ainsi le projet de manipulation mentale ARTICHOKE de la CIA, dans les années 1960, utilisait des drogues pour affaiblir la résistance psychique des prisonniers et leur inculquer, par répétitions, les bons principes de conduite. Ces derniers principes remplaçaient alors totalement les anciens.


Conclusion


Les techniques de rééducation utilisant l'hypnose et les drogues que je viens d'évoquer en dernier apparaissent comme les moyens d'une thérapie un peu forcée, certes, mais pourtant possibles dans les démocraties attachées à la protection de leurs citoyens. Le dilemme est simple : ou bien on accepte des attentats et des dizaines, voire des centaines de morts innocentes, ou bien on accepte de forcer des personnalités déséquilibrées à abandonner leurs systèmes de croyances maladifs et mortifères. Dans la vieille Europe à fondements chrétiens, les responsables et les élites, manquant de courage, ne sont pas disposés à trancher le débat.

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