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Le cynisme contemporain

December 5, 2018

G.Simmel analysait déjà, en 1903, les effets des sollicitations de la ville sur la mentalité de ses habitants. Le "Nudge management" trouve ses origines dans cette analyse. En effet, cette technique qui veut, à travers l'organisation des espaces de travail, dynamiser les collaborateurs, reprend des observations connues : les objets de notre environnement nous envoient des sollicitations auxquelles nous réagissons. Pour dynamiser au travail, il s'agirait, entre autres choses, de construire des situations de travail stimulantes.

 

Les origines du cynisme contemporain

 

Selon la description de G. Simmel, le milieu urbain se caractérise par quatre éléments structuraux fondamentaux :

1) ce milieu exerce sur l’homme des stimulations intenses et variées ;

2) les rapports humains y sont quasi exclusivement  médiatisés par l’argent ;

3) il ramène la lutte pour la subsistance à un conflit intellectualisé entre des partenaires humains ;

4) il exige des hommes une organisation rationnelle des activités et du temps.

 

Je pense que ces caractéristiques sont tout à fait pertinentes et peuvent servir de base à une analyse sociologique. Reprenons chacune de ces caractéristiques en examinant chaque fois leurs effets sur l’Homme, c'est-à-dire comment l'Homme y réagit.

 

La ville est un foyer de sollicitations.

 

Face à toutes ces sollicitations : informations variées, découvertes d'images, rencontres... nous avons des chocs et nous sommes perturbés. Nous avons donc automatiquement et inconsciemment une réaction de distanciation protectrice. En effet, le citadin ne peut s’engager à fond dans tous les contacts ni répondre aux multiples sollicitations sans s’éparpiller mentalement. La réserve à laquelle il est contraint l’entraîne à la maîtrise de sa sensibilité (il devient distant et cynique) et il est aussi contraint au développement d’une intellectualisation de ses réponses (il devient un raisonneur et un argumentateur).

 

Dans la cité des rapports sont médiatisés par l’argent.

 

Cet argent, qui intervient toujours et partout, neutralise la perception des individualités humaines et finit par faire perdre le sens de la qualité humaine des individus que l'on a en face de soi.  On devient donc indifférent à la qualité, tout est jugé en argent. L'argent réduit toutes les différences à des différences de prix. Cette façon de voir les choses renforce les phénomènes de distanciation et d’intellectualisation vus précédemment.

 

La lutte pour la subsistance est une lutte réglée avec ses semblables.

 

Dans la ville, ce n’est pas en luttant  contre la nature que l’on doit assurer sa subsistance. C'est en luttant contre tout ces autres qui font la même chose que nous. Par ailleurs, ces autres sont toujours présents en nombre autour de nous. Cette densité sociale pousse à la concurrence et exige que l’on se spécialise. Elle force à se distinguer des autres en inventant des différences. Il y a donc dans tout cela une nécessité de s’affirmer. La compétition et la recherche de la notoriété pour sortir du lot et se faire remarquer, sont inhérentes à la vie citadine.

 

La cité exige l’organisation rationnelle des activités et du temps.

 

Dans la vie en ville, tout est calcul dans les échanges, nous l’avons vu avec l'argent omni-présent. Par ailleurs, les échanges diversifiés par les nombreuses compétences spécialisées, gagnent en précision : il y a des spécialistes de chaque question, il y a des lieux de rencontre dédiés, des heures de rendez-vous… toute cette organisation  renforce le primat de l’intelligence et la maîtrise  de l’affectif et donc, en fin de compte, le sentiment que l’extérieur brime la “nature” (d'où les réactions nihilistes de rejet de la société dans son ensemble). Ce sentiment est renforcé par l’organisation rationnelle de la cité concernant toutes les choses de la vie quotidienne : déplacements, règlements, représentants de l'ordre…). Tout ceci vient heurter l’individualisme et crée la frustration et son cortège de réactions agressives et violentes.

 

Conclusion

 

La ville et notre civilisation urbaine toute entière, pourrait-on ajouter à l'analyse de Simmel, génère donc des attitudes de mise à distance, d’intellectualisation, de compétition et d'agressivité. Le citadin serait donc, si l’on en croit Simmel, un raisonneur, un peu blasé de toute chose, tendu vers l’affirmation de lui-même et assez vindicatif. Si vraiment notre milieu de vie nous façonne malgré nous, c'est donc en le sachant qu'il nous appartient de corriger ce qui nous semble négatif dans nos conduites.

 

 

Georges Simmel, 1903, Les grandes villes et la vie de l’esprit, Paris, Herne, 2007.

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